La pratique de l’adoption dans le monde diffère en de nombreux points. En Océanie adopter est une norme, si bien que c’est son absence qui soulève des suspicions. Chez les Sulka ou les Baining de Nouvelle Bretagne, le seul lien de parenté considéré comme pertinent est celui du parent adoptif. Ce dernier est valorisé par le labeur qu’il demande pour nourrir l’enfant, pour en prendre soin alors qu’en parallèle les géniteurs se contentent d’avoir fait l’enfant. Les questions autour de la filiation, incarnées dans notre société par les débats autour de l’anonymat du don de gamète, de la GPA, ou des pratiques d’adoption plénière peuvent être éclairées sous un nouveau jour grâce au travail anthropologique.

Et si l’on faisait des enfants pour les donner ? Et si l’autorité parentale était exercée par notre oncle ? Et si l’on avait plusieurs parents ? Et si l’on existait en tant que personne qu’une fois nourris par le labeur des champs ? Et si vous étiez tellement dégoûtés par le sexe que vous alliez chercher vos enfants ailleurs ?

Ninon

Ninon

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Passionnée d’écriture, de voyage et d’anthropologie j’ai tenté de réunir ces passions en ce même lieu : la gazette des anthroposages.
Ce site se donne pour mission de vulgariser l’anthropologie et d’utiliser ses outils pour la compréhension de l’actualité. Toutes les contributions d’ethnologues professionnels ou amateurs sont bienvenues, je les étudierai avec beaucoup d’attention !

La Papouasie-Nouvelle-Guinée

Et si je vous dis que demain, vous devez donner votre enfant, quel que soit son âge, à l’un de vos parents, sans que vous puissiez vous y opposer et sans trop montrer votre sentiment d’affliction ou de tristesse ? Si vous viviez en Océanie, né comme les Sulka ou les Baining sur l’île de Nouvelle-Bretagne en Papouasie-Nouvelle-Guinée vous trouveriez probablement cela normal et ne regarderiez pas en ce moment même votre ordinateur avec des yeux de poisson frit. Comme la conception que l’on a de la famille et de l’adoption est quelque chose d’assez homogène dans le monde occidental, je me suis dit que ça ne nous ferait pas de mal de faire un petit saut sur la péninsule de la Gazelle, en compagnie de ces peuples qui nous sont si peu familiers et qui peuvent nous en apprendre tellement !

La population de la Papouasie-Nouvelle-Guinée est l’une des plus hétérogènes au monde, comprenant plusieurs centaines de groupes ethniques. Les ethnies papoues représentent 78 % de la population ! Elle est le pays où l’on dénombre le plus de langues différentes, le Sulka étant lui-même considéré comme un isolat linguistique. Monique Jeudy-Ballini est une anthropologue française ayant effectué de nombreux terrains dans le monde des Sulka et s’étant notamment intéressée à la pratique de l’adoption. C’est grâce à son article « Naître par le sang, renaître par la nourriture : un aspect de l’adoption en Océanie »  que j’ai pu vous concocter cet article. Elle apporte également de nombreuses connaissances à propos des Baining, un peuple qui vit en petits groupes éparpillés dans la jungle des montagnes, à l’Est de l’île. Cette partie du monde est reconnue pour ses masques spectaculaires et ses danses du feu. Si les Baining et les Sulka sont considérés voisins, leur langue reste différente et leur manière de vivre la parenté l’est également à de nombreux détails prêts. Toutefois, de manière générale, l’adoption et le transfert des enfants sont une norme dans toute l’Océanie. Au Vanuatu 70% des enfants sont transférés d’une famille à une autre.

Credit Photo @ Pacifique-a-la-carte. Danseurs Baining portant les masques rituels.

Inversement à l’adoption telle qu’on la conçoit dans le monde Occidental, en Océanie le transfert d’un enfant s’effectue dans le cadre du réseau de parenté, elle n’est en rien une adoption plénière c’est à dire qu’on ne cache pas la vérité sur ses parents biologiques à l’enfant, elle est vue comme une obligation sociale à laquelle les géniteurs ne peuvent échapper et elle n’est pas possible si l’enfant est orphelin ou le couple stérile.
Un enfant confié à ses grands-parents peut y rester quelques mois tout comme il peut vivre avec eux jusqu’à son propre mariage. Un enfant peut être transféré plusieurs fois d’une famille à une autre car l’on ne saurait contrarier le désir de l’enfant d’élire domicile ailleurs, tout comme l’on ne peut refuser à un parent le désir d’adopter cet enfant. Enfin tout le monde, ou presque, peut adopter un enfant que ce soit une personne âgée et veuve, un couple, ou un adolescent. Dans ce dernier cas en effet, il serait de mauvais goût de la part des parents d’empêcher leur progéniture de vouloir adopter un enfant plus jeune, même si les frais de nourriture seront à leur charge. L’enfant lui-même peut demander l’adoption après avoir rendu visite à une famille. Jusqu’à ce que l’enfant devienne adulte, l’éventualité d’une séparation par l’adoption subsiste donc à tout moment pour ceux qui l’ont mis au monde.
On peut dès lors s’interroger sur la fonction sociale de cette pratique si ce n’est pour palier à la stérilité d’un couple ?

Etre capable de se séparer de sa progéniture

Chez les Sulka la plus haute marque d’éthique est le consentement à se défaire de sa progéniture, afin de participer à l’ordre social. Aucun cas de refus n’a été reporté, même si la sensation de séparation est un traumatisme à surmonter pour les parents. Ces sentiments d’affliction sont regardés avec compréhension et respect tant que leur manifestation demeure en deçà de certaines limites, c’est-à-dire tant qu’elle ne remet pas en cause le principe du transfert de l’enfant.
Ainsi, chez les Sulka comme en Océanie en général, c’est le renforcement du lien entre les adoptants et les géniteurs qui est mis en avant. Chez les Samoa par exemple, l’enfant adopté est appelé « tama fai » enfant fabriqué mais également enfant de l’amour, un amour qui s’illustre dans le consentement des géniteurs à partager leur enfant avec les adoptants. L’enfant est alors comme un pont relationnel, qui permet de renforcer les liens sociaux entre deux groupes de parents.

Que signifie être parent pour avoir le droit d’adopter ?

Dans les sociétés Océaniennes aucun lien de parenté n’est considéré comme acquis. La circulation des biens est un des préalables à cette parenté qui se gagne, et le transfert des enfants participe de cette logique : « … la simple existence de liens biologiques réels ou même imputés ne suffit pas à établir ou à maintenir de la parenté. Personne n’est automatiquement parent », écrit Juliana Flinn en évoquant l’adoption aux îles Pulap de Micronésie. « Ceux qui partagent des ressources comme la nourriture, la terre ou les enfants sont des parents et ceux qui ne les partagent pas ne sont pas des parents, indépendamment de leurs liens généalogiques. » (Flinn 1985 : 101.)

La honte d’engendrer un enfant chez les Baining

Une autre raison peut aussi venir expliquer cette prévalence du lien adoptif par rapport au lien biologique. Chez les Baining de Nouvelle-Bretagne la sexualité est vécue comme une honte à tel point que tout ce qui en découle porte le sceau de cette dernière. On vit la sexualité comme quelque chose qui rabat l’être humain vers ses penchants naturels, désocialisants. En tant que produits « naturels » de l’activité sexuelle, les enfants quant à eux sont donc regardés comme une source de honte (Fajans 1997 : 62). Ainsi, afin de pallier à cette honte, seuls les enfants adoptés dans le monde Baining sont considérés comme les vrais enfants. Un Baining ne se reconnaît père ou mère que d’un enfant qu’il n’a pas engendré. La problématique de l’incarnation de l’acte de chaire à travers l’enfant se retrouve également chez les Saharaoui, mais à moindre mesure : un père ou une mère ne peut décemment porter son enfant sur ses genoux devant le chef de famille, car cela fait référence nécessairement à un acte sexuel. Selon l’étude de Claire Mitatre effectuée dans l’Oued Noun chez les Tekna et intitulée Par delà l’interdit, haram tant que l’enfant sera assez jeune pour rappeler une relation charnelle relativement récente, le grand père appellera son petit-fils par le terme distant d’invité. Il ne pourra souffrir de partager un repas avec son gendre, ni de s’asseoir dans la même pièce que lui. Je vous invite à aller lire ce travail passionnant et déconcertant, une toute autre vision de celle que l’on peut avoir des peuples Maghrébins.D’après mon enquête auprès des Berbères de cette même région, cette tribu trouverait ses origines en Mauritanie et serait rangée du côté des barbares, des personnes non éduquées de par leur mode de vie, mais ne nous y laissons pas prendre 😉

Plusieurs constats et questions passionnantes se dégagent donc de ces études ethnographiques. Le lien nécessairement éphémère qui unit des parents biologiques ou adoptifs à l’enfant peut mettre en perspective ce lien que l’on considère généralement acquis et immuable dans nos sociétés. La circulation de l’enfant entre les familles donne une toute autre approche de la filiation. Un débat récurent se tient dans nos sociétés autour de la levée de l’anonymat du donneur de sperme. Deux camps s’affrontent. Certains auteurs et penseurs comme Anne Cadoret ou Françoise Héritier considèrent que ce qui fait réellement sens est la parenté sociale, celle du parent qui élève l’enfant sous son toit et lui offre nourriture. Dans La cuisse de Jupiter, réflexion sur les nouveaux modes de procréation Françoise Héritier reprend de nombreux exemples ethnographiques pour abonder dans ce sens et considérer que connaître qui a engendré l’enfant n’intéresse pas les gens, l’engendrement étant différent de la filiation. Un individu n’existe comme personne qu’une fois qu’il est reconnu par le groupe, intégré dans une lignée grâce à un nom notamment. Pourtant d’autres penseurs comme Irène Théry se positionnent en faveur d’une levée de l’anonymat. Non pas qu’ils considèrent le biologique comme plus important, mais parce qu’ils se basent sur le vécu des personnes issus de don et constatent que le secret peut avoir un impact sur la construction identitaire. Irène Théry considère notamment que nous jouons une forme de mascarade, une hypocrisie de chaque jour qui consiste à mimer une supposée famille biologique : cacher l’identité voire le moyen de conception à un enfant issu de PMA a longtemps été la norme, et l’est encore, sous couvert de conserver la place du père « non biologique » qui verrait sa position fragilisée si l’on disait la vérité à l’enfant. Ce jeu a des conséquences psychologiques évidentes sur l’enfant tout comme sur le père, voire le couple. Croire que si l’on dit la vérité notre position s’ébranlera n’est pas forcément un gage de confiance pour le nouveau papa. Irène Théry ne plaide pas pour une reconnaissance juridique du donneur, qui lui donnerait des droits et des devoirs, mais simplement pour une reconnaissance de sa place dans le processus d’engendrement, parlons plutôt de pluriparentalité. Chez les Sulka par exemple, la relation est conservée par des dons de nourriture ou autres de la part des géniteurs, et lorsque l’enfant est en âge de se déplacer il peut rendre visite à sa famille biologique. Dans le monde Océanien aucun secret ne pèse sur l’adoption. Les chercheurs pensent que cette transparence répond à deux impératifs : la volonté d’éviter les risques d’inceste à quoi l’ignorance de ses liens biologiques pourrait ultérieurement exposer l’adopté ; et la nécessité de lui assurer la conservation de ses droits fonciers dans sa localité d’origine. Le premier argument est celui notamment utilisé par des associations comme celle de PMAnonyme que je vous invite à aller voir si le sujet vous intéresse.

Je finirai par cette phrase, certes à nuancer car nous ne sommes plus en 1988, de Patrick Menget à propos de l’adoption chez les Txicao du Brésil : << Dans notre univers quotidien où les discours qui tendent à établir la vérité de la filiation par l’équation « filiation = engendrement » se multiplient, la leçon de modestie et d’ouverture sur l’autre que nous donnent ces pratiques et idées d’Amazonie n’est peut être pas négligeable.>>

Patrick Menget

Anthropologue-Ethnologue

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