Mon terrain au Sénégal : permaculture et lutte contre l’exode des jeunes.

Mon terrain au Sénégal : permaculture et lutte contre l’exode des jeunes.

 Temps de lecture : 2 minutes

 

L’arrivée à Bindoula, ma rencontre avec les jeunes.

 

Je suis arrivée sur mon terrain ethnologique le 16 janvier en avion, par Banjul en Gambie.
Papis, le responsable de l’association Permakabadio est venu me chercher à l’aéroport. Nous avons pris la route jusqu’au village de Kabadio en Casamance (sud Sénégal). Je viens pour la seconde fois à Bindoula qui signifie « Lieu de la rencontre » en mandingue, l’une des langues vernaculaires de la région. Je reviens pour approfondir une recherche que j’avais débuté à la fin de l’année 2018. Il y a deux ans, préparant un voyage au Sénégal avec mon ami Souleymane, Benjamin, le président de Permakabadio me sollicita en tant qu’ethnologue, afin de venir réaliser des entretiens ethnographiques à Bindoula, avec des personnes qui étaient de retour d’exode.

D’un voyage personnel, cette première expérience en Afrique subsaharienne, se transformait en un véritable terrain ethnographique.
A mon arrivée à Bindoula, Papis me présente une partie de l’équipe de Permakabadio, dont cinq jeunes hommes et un homme plus âgé. Certains d’entre eux vivent actuellement de manière continue sur le lieu, d’autres y passent du temps sans y dormir chaque nuit. Ceux qui sont présents ce soir, m’accueillent et m’accompagnent jusqu’à la « maison de Jacques ». C’est ici que je vais dormir et pouvoir travailler sur mes livres et mon ordinateur, avec l’apport de l’électricité solaire.
Dans la nuit noire, à la lumière des téléphones portables, il m’est difficile de bien distinguer les visages que je ne connais pas encore, ainsi que de reconnaître les lieux. Je retrouve Sol que j’avais rencontré en 2018 et avec qui j’avais eu de nombreux échanges sur le jardin et la vie à Bindoula. C’est avec lui que je m’étais principalement initiée à la langue mandingue. Il me disait ne pas comprendre ceux qui veulent partir en Europe.

Je rencontre Dambo, Isamela, Kakoubo, Thierno et Daouda. Ils ne vivaient pas à Bindoula en 2018. Certains d’entre eux venaient participer à certaines tâches, ainsi qu’à la formation de permaculture et repartaient chez leur famille dans le village. Actuellement, chaque jour, ils s’occupent du lieu et le font vivre : constructions (chemin, bâtiments), jardinage, élevage (poules, oies, canards, lapins, chèvres, chien, singe), tâches quotidiennes (gestion de l’espace, cuisine, vaisselle, ménage, courses, linge, feu…).
Abou n’est pas là. Tombong non plus. Ils dormaient ici en 2018. Abou est parti au Maroc depuis octobre dernier. Il tente d’arriver jusqu’en Europe par la voie illégale, en passant par la méditerranée. Tombong est en Gambie – dont il est originaire – depuis près d’un an. Il ne revient pas dans l’association pour le moment.

 Ma rencontre avec les jeunes de Bindoula.

Pourquoi certains jeunes quittent-ils Kabadio ?

Cette question sonne le départ de mon enquête ethnographique. Si les facteurs qui poussent certains jeunes à partir du village peuvent être communs d’un individu à l’autre, les parcours de vie sont eux différents. Les données de terrain que je commence à recueillir depuis mon arrivée,
permettront au bout de l’enquête, de connaître d’un peu plus près les parcours à la fois individuels et collectifs des jeunes qui sont partis de Kabadio, ou qui projettent de le faire.

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La méthodologie de terrain

En vivant sur le lieu de ma recherche, en participant au quotidien des personnes au sein de Permakabadio, j’observe les dynamiques sociales à l’œuvre : discussions de groupe, interactions entre les individus, répartition et réalisation des tâches, place de l’individu dans le groupe, représentations mentales de la permaculture (ce qu’est pour eux la permaculture) etc… Cette méthodologie de terrain appelée « observation participante», me permet de créer des formes de proximité avec les personnes, de sorte qu’elles s’habituent à ma présence, qu’elles m’intègrent dans leur interactions et leur quotidien au maximum et qu’elles m’accordent leur confiance. Avec
l’apprentissage du mandingue, en plus de me permettre d’échanger avec les personnes dans leur langue, j’espère accéder petit à petit, à leurs univers de sens ainsi qu’à leurs rapports au monde.
Carnet de terrain et stylo en main, je note chaque jour des éléments qui m’apparaissent comme essentiels pour me permettre de comprendre les parcours de vie de chacun, les représentations de l’ailleurs (l’Europe, l’Amérique, l’Asie), de l’environnement proche, du quotidien et de tout ce qui lie les personnes à leurs cultures et à leur société mandingue, casaçaise, sénégalaise, africaine… je garde une trace de ce que l’on me dit, ce que je vois, ce que je comprends.
Le soir sur l’ordinateur, sur le bureau de ma chambre, j’écris encore pour ne rien oublier…
En recueillant des histoires de vie de personnes en proie à l’exode ou de retour d’exode, en mettant en lumière certaines réalités sociales vécues dans le village et au sein de l’association, l’un des objectifs est de permettre aux plus jeunes de connaître d’un peu plus près les expériences migratoires et associative de leurs aînés, et ainsi de faire circuler une parole qui n’est pas toujours partagées au sein des cercles d’interconnaissance : entourage, famille, ami.es…

Vous pouvez suivre l’avancée de mon terrain ethnologique sur la page facebook du projet (3) Ethno-Photo à Kabadio, Sénégal | Facebook et vous inscrire à la newsletter de la Gazette des Anthroposages pour lire mes prochaines articles.

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Jeanne

Jeanne

Auteur

Née à Lyon en 1989, je me suis formée à l’anthropologie sociale à l’université Lumière Lyon 2 de 2008 à 2013, ainsi qu’à l’EHESS de Paris (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) de 2015 à 2017.
Au cours de mes études universitaires et jusqu’à aujourd’hui, j’ai réalisé différents terrains ethnologiques en lien avec diverses thématiques et territoires géographiques.

Sortie de l’université et de la recherche fondamentale depuis 2017, je cherche à apporter mes connaissances à des projets concrets. Intervenir dans des projets associatifs, humanitaires et culturels en
qualité d’ethnologue, me permet de mettre mon travail au service de causes défendues par des groupes d’acteurs : mémoires de l’esclavage et des luttes anticolonialiste et anticapitaliste (Ile de La Réunion) ; lien social et mixité sociale (Villeurbanne, Rhône Alpes) ; lutte contre l’exode des jeunes (Casamance, Sénégal).
J’inscris ainsi mon travail dans une forme de recherche-action.

Je travaille actuellement sur deux projets distincts. Depuis 2019, je réalise une recherche ethno-historique avec le CDNOI (Centre Dramatique National de l’Océan Indien) à La Réunion, au sein d’une équipe pluridisciplinaire (chercheurs en sciences humaines et acteurs culturels). Nous mettons en mémoire tout un pan de l’histoire post-coloniale de l’île des années 1960 aux années 1990, par la mise en lumière de
productions de musiques engagées et militantes dans des contextes socio-politiques de lutte. En parallèle, je
travaille sur la question de l’exode de jeunes dans la région de la Casamance au sein d’un projet d’entre-aide
et de tourisme qui lutte depuis 20 ans contre l’exode vers les villes d’une part, et l’Europe d’autre part, notamment à l’aide de la permaculture.

Journal de Bord – Des Canaries aux Caraibes en bateau-stop

Journal de Bord – Des Canaries aux Caraibes en bateau-stop

 

Journal de Bord – Traversée de l’Atlantique en Bateau-stop

 

Huck et Puck

Face à nous, au port de Tenerife, les mats des bateaux se balancent gaiement et tentent de rivaliser de beauté avec les montagnes bleutées qui nous surplombent.
Des nuages viennent piqueter les sommets pour ajouter un air mystérieux à ce moment fantastique. Les versants ont enfilé leur plus beau manteau de cactus, d’un vert fluorescent, comme pour narguer les yeux liquides des marins.
Nous sommes prêts à traverser l’Atlantique.
C’est un canard qui nous donne le signal du départ. Nous le prenons en sympathie, jusqu’à ce qu’il essaye de s’incruster comme cinquième membre d’équipage. Il vient nous souhaiter bon vent et nous interprétons sa visite comme un bon présage.
On largue les amarres, le départ est lancé !
Nous sortons du port en trombe, avec un moteur tout neuf, comme pour nous enfuir après avoir fait une mauvaise farce. Puis, doucement, nous prenons notre allure de croisière ; hissée la grande voile et sorti le génois. Nous voilà en train de danser d’un pied sur l’autre, amusés (certains moins) par le bal des vagues sous la coque. Je commence à encaisser le maximum de vocabulaire marin et apprendre les codes de la mer pour me fondre plus aisément dans ce nouvel Univers.

Le bateau sur lequel nous nous apprêtons à passer une vingtaine de jours s’appelle Aroha Kohanga. Il est tout neuf, tout propre et en plastique. C’est un catamaran que Laurent et Tim convoient jusqu’à Antigua pour une compagnie Française. J’aurais aimé un vieux bateau en bois, un monocoque à l’allure aventurière sur lequel j’aurais conviée la mémoire de Segalen, de Pierre Loti et de Jeromine Pasteur….
Mais la vie sur terre me fatiguait et je n’ai pas eu envie de résister au premier appel du large.
De toute façon, mon esprit est déjà patiné par la philosophie du voyage et l’odeur poussiéreuse des vieux grimoires. Il suffit à faire contraste avec l’allure aseptisée du bateau. A l’intérieur il est comme un vieux coffre au trésor que je m’applique à magnifier par le pouvoir des mots. Il faut dire aussi que l’équipage ne manque pas d’un tour dans son sac pour rendre l’atmosphère folklorique !

Nous sommes donc le 27 novembre et ce fut ma première journée en mer. Le soleil s’est couché, tandis que sur la toile de fond, derrière nous, se dessine une lune rougie, ronde et bien joufflue.
Le pilote automatique est enclenché, on dirait qu’un fantôme a pris les commandes du bateau.
Au décor s’ajoute une grande traînée argentée qui nous suit ; c’est sûrement la palme d’un Dieu marin ou d’une créature marine qui nous pousse dans la bonne direction.
Entre la roue qui bouge toute seule et les êtres divins qui s’invitent, nous sommes entre de bonnes mains !
Je n’ai plus rien à faire si ce n’est rêver, écrire et apprendre le silence.
Ce premier jour nous avons passée la journée à scruter l’île du bout du monde et nous baigner prêt des côtes. Hiero était notre dernière île avant la grande traversée. C’est un petit bout de terre ouvert aux vagues et aux vents de l’océan ; la lave a coulé sur chaque coin de ce monde sauvage et du bout de nos jumelles nous tentions d’observer les traces humaines. Nous étions avides de chaque morceau de béton, de chaque petite maison qui traîne, de chaque mouvement…comme pour les ancrer dans nos mémoires et nous souvenir des habitudes terrestres à notre retour. Il faut dire que pour tout souvenir nous aurons un phare, une route déserte avec deux panneaux de direction, une jetée en béton et un pêcheur assis sur le dernier rocher de l’île; nous risquons de devenir sauvages avec cette maigre récolte.
C’est le premier cadeau que nous fait l’océan.
Le premier de nombreux autres.
Les jours suivants nous respectons un rituel bien orchestré agrémenté de quelques surprises maritimes. Nous baillons comme des nains ronchons à chaque fois que nous prenons nos quarts de nuit. Nous invitons les dauphins en écoutant du Pink Floyd. Nous jouons à Aqualand en nous laissant emporter entre les deux flotteurs du bateau. Tim se laisse trainer, de temps à autres, sur son paddle par les vagues de l’océan.
Laurent fait des blagues douteuses, nous parle du coelacanthe et du tour du monde de Magellan. Le soir, parfois, il danse le disco.
Nous pêchons quelques Dorades Corifènes, ces poissons à la petite queue de sirène. Tim nous raconte des histoires de journaliste, comme la fois où il a été invité par le ministre Islandais des êtres invisibles à manger dans un restaurant chic, lui habillé d’une large toile de parachute et faisant des bruits d’ogre mal léché. Nous nous demandons si nous vivons dans la réalité. Nous jouons quelques airs de clarinette. Nous croisons nos deux premiers bateaux, Huck et Puck. Hissons la grande voile, affalons, prenons des ris, prenons le vent en ciseau, désespérons de notre vitesse. En 7 jours de traversée, notre allure moyenne a été de 5 nœuds, ce qui est l’équivalent de 9km/h. Nous aurions pu gagner le défi de lenteur. Les gens restés à terre, à la force de leurs jambes et de leur stress vont sans aucun doute plus vite que nous. L’ingéniosité marine n’a pas cherché à surpasser la bêtise humaine. Ce fut une bonne nouvelle de savoir qu’il est encore possible d’aller lentement sans qu’une tête de lièvre, apparue brusquement dans les nuages, vienne se rire de nous. Nous avons raison de nous la couler douce.

Les journées défilent ainsi comme sur la palette d’un peintre. Nous vivons chaque nuance, écoutons les notes du vent et chaque changement dans le paysage devient petit à petit le chef d’orchestre de nos corps, de nos rythmes.
Combien de fois suis-je tombée amoureuse ! Il me suffit de voir l’eau devenir encre, de sentir le mouvement de balancier du bateau, entendre le souffle apaisant des vagues pour que mon esprit formule une batterie d’exclamations béates. Si je procédais ce rituel à haute voix, ma conversation deviendrait vite abrutissante et une grande bouche au sourire illuminé remplacerait mon visage. Pour le bien être de l’équipage je m’abstiens et m’en tiens à quelques phrases poétiques, bien mesurées, bien placées.

Ainsi, petit à petit, je vis au pouls des vagues. L’eau dans mon corps devient un bijou de cristaux marins, mes veines se gorgent du liquide de l’océan, mes cheveux sont des filets d’argents tantôt accrochés à la lune, tantôt accrochés au soleil ; Les jours sont emportés par le vent et se confondent dans les vapeurs d’eau. Il n’y a plus d’espace-temps.
La nuit, la lune déplie un tapis flottant devant nous et les nuages lorsqu’ils sont là, se transforment en un savant palais oriental. Les contours sont brodés à l’encre du ciel et l’architecture est aussi variée que notre imagination. Imperturbables, nous avançons vers ce nouveau monde.
Le matin, le soleil se lève doucement et colorie le ciel d’un bleu de maternité. Tout est fluide. Les éléments nous ménagent. Comment serait-le monde si chaque changement était grossier, brutal ? Nos yeux seraient constamment sollicités par une frénésie de couleurs, rendus fous comme sous les néons d’une boite de nuit. Nos oreilles se tordraient dans tous les sens. Nous aurions fière allure ! Heureusement, tout est bien orchestré et je peux continuer à me délecter de ce chant marin sans craindre un inversement soudain de la réalité. Tout est annoncé, il suffit d’écouter et apprendre à lire le monde.
Ce rituel et cette danse des éléments suffisent à me rassurer.
L’océan marque ma peau et s’inscrit dans mes muscles.
Petit à petit je perds certaines habitudes terrestres. Je repense à la ville que je viens de quitter, ses codes, ses sons et ne peux m’empêcher d’appréhender le retour.
Je m’amuse à tester les résistances de mon postérieur aux roulis de la mer. L’appréciation se conclut par la constatation d’une bonne ergonomie, presque comme si la forme ronde et parfaite avait été conçue pour ce genre de cabriole.
Coincée entre deux continents je pense aux personnages fantastiques que je vais encore rencontrer sur mon chemin et me rappelle, comme dans un brouillard passé, la petite troupe de bateau stoppeurs que nous avions constitués à Las Palmas.
Je nous revoie et revis quelques scènes. La tête au dessus des poubelles, les babines pleines de glace au chocolat, nous explosons d’un rire sonore et nous réjouissons de la récolte pantagruélique que nous venons de faire. Ce soir ce sera yaourts à la noix de coco, au kit kat et aux smarties. Et quelques épinards en entrée.
Mouss est parti faire du Reiki avec la doyenne des poubelles, nous sommes donc deux à ramener les victuailles du festin au campement. En route nous achetons quelques bières. Il faut bien fêter ça ! Mon acolyte de récolte ce soir s’appelle David ; c’est un grand dadet, d’apparence assez forte, toujours vêtu d’une salopette bleu marine qui tombe sur une chemise crasseuse de vieux pirate. Le tout coiffé d’un sempiternel chapeau à plume. Il n’hésite pas à mettre les mains dans les poubelles, en plein dedans ! L’allure sied bien au personnage ; sa seule présence me rappelle les campagnes rustres de mon pays, la gnôle de poire et les chants paillards. C’est un bon plaidoyer pour la France !
Nous arrivons tout chancelants de provisions au niveau du lieu dit Alcaravaneras. Du haut du balcon nous apercevons Shounta et annonçons notre venue ! Même si c’est une maison à toit ouvert, nous conservons les bonnes manières !
L’endroit est plaisant pour un camp de fortune. Comme des enfants nous avons installé notre cuisine, notre lit et notre salle à manger entre les barques. Les frontières sont imaginaires. Les pieds dans le sable nous vivons dans un grand jardin et nous prélassons d’une grande baignoire à notre disposition. Nous avons tout ce qu’il nous faut, un réchaud, une couverture et des amis qui viennent nous visiter depuis le balcon.
Toutefois, préparez vos plus beaux atouts si un jour vous vous retrouvez au même endroit ; il faut savoir que le secteur qui s’étend des cocotiers jusqu’aux barques est un endroit très convoité ! La veille nous avons eu la visite d’un jeune footballeur de plage escorté par sa copine, gonflée comme un ballon, et d’un vieillard édenté. Le mâle s’est avancé sur la piste, conquérant, pour nous avertir que ce territoire lui appartient et que le vieil homme qui l’accompagne est indigène de cette plage depuis 20 ans. La femme et le vieux se sont assis un peu plus loin pour regarder ; on aurait dit un exercice pour tester ses atouts de conquistador. En à peine quinze minutes, à coup d’échange de cigarettes et de balles de jonglage l’animal s’est vite transformé en un gros bras attendrissant. Il s’est mis à jouer avec les balles de cirque comme sur un terrain de football, faisant aller ses pieds et ses mains dans tous les sens et nous demandant des conseils à tout va pour améliorer ses dribles. Autant dire que la scène en est devenue cocasse et que nous n’avions plus de soucis à nous faire, si ce n’est peut-être accepter ce nouveau voisinage. Mais le soir même, alors que nous prenions l’apéritif près du mouillage, la femme et le footballeur ont forniqué sur le territoire conquis. Encore un exercice de figuration qui a fini par attirer l’œil coquin des policiers. Pas besoin de prise de bec, nous avons retrouvée notre grande maison aussi vite qu’elle était partie !
Je n’ai dormi que deux nuits dans ce petit recoin, car dès le lendemain nous avons trouvé une maison inoccupée dans la ville. Nous avons fêté cela à la bougie, avons décoré les murs de nos pensées libertaires (pour ne pas dire libertines) et avons réussi à négocier avec le propriétaire pour rester deux semaines. Une routine s’est vite installée ; le petit déjeuner au Sailor’s Bar où je retrouvais quelques membres de l’ARC, le petit plaisir des poubelles une fois la nuit tombée, beaucoup de paroles, beaucoup de rencontres, beaucoup de mouvements. Pour moi ces quelques jours ont été difficiles. La vie en communauté, le manque d’hygiène, le manque de solitude, l’envie de toujours être au top de ma forme pour conserver ma lumière…tout cela a fini par m’épuiser plus qu’autre chose. J’ai pourtant fait de belles rencontres et ce sont toutes ces personnes merveilleuses qui repoussaient chaque jour mon envie de m’échapper de la ville.
Nous étions au moins une vingtaine d’auto-stoppeurs à Las Palmas, autant dire que nous formions une petite communauté aux quatre coins de la ville. Quelques uns comme Mitch’ et Simono étaient restés planqués sous leur cocotier. C’étaient ce qu’on appelle des solitaires et leur présence était des plus douces. Ensuite un peu plus loin vers le Nord de la ville se trouvait Syrie, une magnifique Danoise dont les dreads serpentaient toujours autour d’un corps noble, assumé. Il y avait Nastasia aussi qui avait très vite trouvé un bateau, au sourire d’une naturelle beauté.
Puis il y avait les inséparables copains de dortoir, David, Shounta et tous ceux qu’on rencontrait sur la route, au fil des hasards. Lucas, le photographe, avec son fameux credo « Fake it until you make it » qui croyait fermement au pouvoir de l’auto-conviction : se dire photographe avant même d’être reconnu comme tel lui a permis de croire en lui et de ne pas attendre l’approbation des autres pour le devenir réellement. Une vraie philosophie du Bovarysme ! Kiké, que je surnommais cebolla ou tea-tree pour plus de facilité, un catalan excentrique à la fourrure dreadeuse et à l’œil vif des pirates. Son rêve était de piquer un bateau abandonné, il connaissait déjà toutes les lois pour cela, mais il savait aussi ce qu’il encourait. Pour l’instant il était sur l’affaire d’un vieux bateau à rénover et s’était dégoté quelques copains pour tenter l’aventure avec lui. Stefano, l’Italien, gardait ses distances mais ne pouvait s’empêcher de suivre cette histoire d’un œil intrigué, presque intéressé. Ses cheveux tourbillonnaient autour de sa tête et la boucle d’oreille qui pendait à son oreille lui donnait une allure de mauvais garçon qui contrastait avec l’âme de poète qu’il était. Un jour il est parti à Puerto Mogane tenter de retrouver une « blonde » qu’il avait rencontrée une seule fois, avec qui il avait discuté pendant des heures, et qu’il espérait retrouver au même endroit, au même bar, sans pouvoir prévenir de sa visite. Il est revenu bredouille, un peu triste mais heureux d’avoir tenté sa chance. Une aiguille dans une botte de foin pour un éternel rêveur. Après m’avoir conté ses histoires d’amour passées il m’a dit cette phrase « Quand on a aimé quelqu’un, on ne cesse jamais de l’aimer. C’est seulement la relation que l’on a avec cette personne qui change, ça ne peut pas être le sentiment. » Depuis je me répète cette phrase à loisir, elle est comme un petit zeste qui me redonne le sourire et combat le démon de la solitude quand celui-ci m’envahit.
Et puis aussi, dans la liste des compagnons de dortoir, il y avait Mouss ! Mouss était le plus illuminé d’entre nous. Petit, maigrichon, des rastas maigres sur le front et un cœur plus grand que sa tête. Un homme sans prétention. Tombé il y a peu dans la marmite de la spiritualité, son discours s’organise autour du mot énergie. Ce n’est pas une pub pour fanta, il croit dur comme fer que nos corps sont des émetteurs et récepteurs d’énergies, la plupart venues du ciel et que nous devons en permanence y prêter attention. A ses dents on remarque facilement qu’il a déjà de la bouteille mais ses yeux ont conservé la ferveur de l’enfance. Il s’extasie de toute chose et ne quitte jamais son compagnon de route, un chien nommé Pinxel. Pour comprendre sa philosophie, essayez de marcher et vivre 24h sur 24 en ayant la main gauche partiellement ouverte, l’index replié sur le pouce pour former comme une antenne. Vous serez en permanence branché sur les énergies cosmiques, c’est pas cher l’abonnement ! Si vous y parvenez (ce qui mine de rien n’est pas chose facile) vous entrerez en communion avec Mouss et il se fera une joie de vous accueillir !
Enfin je me souviens de Neree. Neree porte le nom du bateau sur lequel il est né. Autant dire qu’il a des jambes d’océan. Et des cheveux d’ange. Son visage fourmille de gentillesse et ne se défait jamais d’un sourire qui a été collé là à tout jamais.
Il faisait partie d’un équipage régate de l’ARC. Je l’ai rencontré un soir d’imposture ; notre troupe de bateau stoppeurs s’était gentiment faufilée dans une fête privée en se faisant passer pour d’excellents musiciens. Une dizaine de personnes aux couleurs extravagantes avait débarqué sur le ponton et, en tête, j’avais été accueillie par un « Bienvenue ! C’est mon anniversaire ! Vous arrivez à la fin de la fête, il n’y a plus rien à manger mais bienvenue ! ». Son sourire pétillant remplaçait le champagne. Nous avons parlé quelques temps puis nous sommes liés de sympathie, comme d’une affection enfantine. Le lendemain c’était à notre tour de l’inviter chez nous, sur la plage ; nous avons dessiné à même le sol un Dieu en toge romaine et une créature marine dotée de tous les atouts des créatures terrestres (une trompe, des pattes, des ailes…). C’est la créature qui le suivra dans 3 ans, lorsqu’il s’embarquera pour un tour du monde en solitaire dans une course fantastique de vieux bateaux, la Golden Globe Race !
En attendant ces folies épiques aux quatres coins du monde, je reviens les pieds sur mer, rêveuse des choses passées et heureuse des choses à venir.

 

Ninon

Ninon

Auteur

Passionnée d’écriture, de voyage et d’anthropologie j’ai tenté de réunir ces passions en ce même lieu : la gazette des anthroposages.
Ce site se donne pour mission de vulgariser l’anthropologie et d’utiliser ses outils pour la compréhension de l’actualité. Toutes les contributions d’ethnologues professionnels ou amateurs sont bienvenues, je les étudierai avec beaucoup d’attention !
Les gilets jaunes de l’Antiquité ?

Les gilets jaunes de l’Antiquité ?

Les gilets jaunes de l’Antiquité ? Voici une question audacieuse traitée avec brio par l’Hydre aux mille têtes, une chaîne youtube qui s’intéresse aux révoltés de l’Histoire, aux utopies et aux modèles alternatifs de société. Cette fois-ci l’auteur nous parle des circoncellions, des groupes locaux qui reprennent les idées des donatistes pour mener une guérilla contre les autorités Catholiques, les Romains et les propriétaires terriens. Mais si, de prime abord, on peut se sentir proches de leur combat, l’Hydre à Mille têtes vous fera vite déchanter pour comprendre de manière plus subtile ce qu’il se cache derrière cette révolte.  Cliquez ici pour trouver le lien vers la vidéo. 

L'hydre à mille têtes

L'hydre à mille têtes

Chaîne youtube

L’Hydre aux mille têtes, c’est la métaphore de tous les révoltés du monde à travers l’Histoire, qui reviennent encore et toujours jusqu’à aujourd’hui tenir tête aux puissants… Mais la révolte peut prendre plusieurs formes et je m’intéresse à toutes les têtes de l’Hydre. Ainsi, les utopies, les modèles alternatifs de société ou de pans de la société, la déconstruction de certains mythes, tous ces aspects sont traités ici. Il s’agit donc d’une histoire par le bas, une histoire populaire. Cependant, cette approche n’est pas sans risque, elle peut être partielle ou partiale. C’est pourquoi j’attache beaucoup d’importance aux sources (toujours en description) et à la relecture des mes scripts effectuée autant que possible par des spécialistes. Cependant, si vous même relevez des précisions ou des corrections à apporter (sourcées évidemment), postez les en commentaire des vidéos concernées et si elles sont pertinentes, je les intégrerai aux descriptions.

Aux poètes et poétesses

Aux poètes et poétesses

Le poète est un être qui se heurte au monde et cela prend tout son sens à travers le travail d’artistes comme Mathieu Gabard. Dans le cadre d’un travail anthropologique, avec des amis, le jeune poète a décidé il y a quelques années de rencontrer les hommes, femmes ou enfants détenus dans les Centre de rétention administrative. Ces êtres que l’on nomme communément « sans-papiers » retrouvent toute leur densité humaine à travers les mots et les pages de son livre CRA. 115 propos d’hommes séquestrés. L’aventure fut la même lorsqu’il partit en Israel/Palestine où la simplicité des mots vint l’habiter pour s’entremêler d’une vision originale du monde qui l’entoure. Une vision unique, celle d’un poète, que vous retrouverez au creu de la Fleur du Monde.

Derrière son travail ethnologique, poétique, artistique, Mathieu G. ouvre également des portes incroyables à qui aimerait se dire poète. Il a su assumer au cours des dernières années, ce terme parfois difficile à porter, pour le propulser dans l’espace public et le démocratiser. La culpabilité et le sentiment d’imposture du créateur n’ont plus lieu d’être lorsqu’on l’écoute parler, lorsqu’on le voit agir. Se clamer poète, accepter de vivre de poésie, se laisser vibrer et porter par les mots sont ces joyaux qu’une conversation avec Mathieu G. peuvent apporter.
Soudain, le temps d’un instant et peut-être plus je l’espère, je me dis qu’il est possible de vivre de folie, de beauté et d’envies. Qu’il est possible d’être poétesse, remplie d’ivresse, sans la détresse d’un monde où le protocole vient anéantir chaque hardiesse.

© Milie Del | www.miliedel.com 

Ninon

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Passionnée d’écriture, de voyage et d’anthropologie j’ai tenté de réunir ces passions en ce même lieu : la gazette des anthroposages.
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Un monstre humain ? Livre de David Puaud

Un monstre humain ? Livre de David Puaud

David Puaud, 2018, « Un monstre humain ? Un anthropologue face à un crime « sans mobile » », La Découverte

Ecrit par Sarah Jousmet

Dans cet ouvrage étonnant à la couverture semblable à celle d’un roman policier, David Puaud apporte une analyse anthropologique au sinistre fait divers dont il est témoin lors de son activité d’éducateur de rue dans la ville de Châtellerault. Josué Ouvrard, l’un des jeunes qu’il suit en tant qu’éducateur, se voit inculper pour le meurtre extrêmement violent et sans mobile manifeste d’un auto-stoppeur de quarante-cinq ans. Les recherches qu’il expose dans ce livre résultent d’une enquête de terrain s’étendant sur une dizaine d’années durant lesquelles David Puaud travaillera autour de la question de la décontraction du tissu ouvrier pour son master à l’EEHSS, puis sur les enjeux symboliques et identitaires du procès d’accise lors de sa thèse.

L’auteur s’attele ici non pas à « analyser les conditions de production de la violence criminelle d’une partie de la jeunesse issue des quartiers populaires » mais à proposer, par le biais d’une rigoureuse ethnographie, une « reconstruction de la trajectoire sociale de Josué » afin d’essayer d’en saisir les mobiles, inexistant de prime abord, de ce « crime injustifiable ». C’est un livre émotionnellement chargé, la difficulté à lire l’horreur des actes commis par Josué et son complice est allégée par la syntaxe claire de l’auteur, qui rend l’ouvrage fluide et accessible, et cela sans en simplifier les problématiques qu’il soulève. L’élogieuse préface de Michel Agier laisse place à la narration du crime « monstrueux », David Puaud s’applique à retranscrire minutieusement les moments forts du procès dont il est également acteur. S’en suit une dense ethnographie du lieu de vie de Josué, la « galère ambiante » des quartiers ouvriers aux ethnies plurielles qui souffrent de la désindustrialisation du pays. L’auteur fournit un colossal travail de recherche sur la vie de Josué, un cercle familial violent, une exclusion sociale, un dialogue coupé avec des services sociaux qui contribuent à l’enfoncer dans une définition de cas social, sa marginalisation, le cercle de la violence… Conscient de la difficulté, voir de l’impossibilité de la tache, Puaud définit son enquête ethnographique de « légende » par « l’équivoque du fictif et du réel » qui s’y produit. Il va également s’intéresser à la réception de la macabre nouvelle dans les quartiers de Josué, le « spectre de la violence », la déshumanisation de celui-ci relayé au rang de monstre humain. En s’appuyant sur les travaux de Foucault, Puaud va s’intéresser au « rôle symbolique de la figure du monstre dans nos sociétés contemporaines ». Tout au long de cet ouvrage, l’auteur reste prudent sur son entreprise qui ne réside nullement dans l’intention d’excuser les actes de Josué par le biais de l’analyse anthropologique. Pour Puaud il s’agit de « comprendre sans juger » et non de « comprendre pour excuser » le parcours de Josué qui, si lugubre soit-il, est révélateur d’enjeux sociaux et culturels beaucoup plus vastes. Son oeuvre pousse le lecteur dans ses retranchements, repoussant les limites de l’affect, qui comme l’auteur, se voit partagé dans l’ambiguïté des sentiments que le sujet procure. L’attraction pour ce lugubre fait divers se heurte à l’épouvante et le rejet dans cet ouvrage ethnologique qui n’a pourtant rien du roman policier.