Journal de Bord – Des Canaries aux Caraibes en bateau-stop

Journal de Bord – Des Canaries aux Caraibes en bateau-stop

 

Journal de Bord – Traversée de l’Atlantique en Bateau-stop

 

Huck et Puck

Face à nous, au port de Tenerife, les mats des bateaux se balancent gaiement et tentent de rivaliser de beauté avec les montagnes bleutées qui nous surplombent.
Des nuages viennent piqueter les sommets pour ajouter un air mystérieux à ce moment fantastique. Les versants ont enfilé leur plus beau manteau de cactus, d’un vert fluorescent, comme pour narguer les yeux liquides des marins.
Nous sommes prêts à traverser l’Atlantique.
C’est un canard qui nous donne le signal du départ. Nous le prenons en sympathie, jusqu’à ce qu’il essaye de s’incruster comme cinquième membre d’équipage. Il vient nous souhaiter bon vent et nous interprétons sa visite comme un bon présage.
On largue les amarres, le départ est lancé !
Nous sortons du port en trombe, avec un moteur tout neuf, comme pour nous enfuir après avoir fait une mauvaise farce. Puis, doucement, nous prenons notre allure de croisière ; hissée la grande voile et sorti le génois. Nous voilà en train de danser d’un pied sur l’autre, amusés (certains moins) par le bal des vagues sous la coque. Je commence à encaisser le maximum de vocabulaire marin et apprendre les codes de la mer pour me fondre plus aisément dans ce nouvel Univers.

Le bateau sur lequel nous nous apprêtons à passer une vingtaine de jours s’appelle Aroha Kohanga. Il est tout neuf, tout propre et en plastique. C’est un catamaran que Laurent et Tim convoient jusqu’à Antigua pour une compagnie Française. J’aurais aimé un vieux bateau en bois, un monocoque à l’allure aventurière sur lequel j’aurais conviée la mémoire de Segalen, de Pierre Loti et de Jeromine Pasteur….
Mais la vie sur terre me fatiguait et je n’ai pas eu envie de résister au premier appel du large.
De toute façon, mon esprit est déjà patiné par la philosophie du voyage et l’odeur poussiéreuse des vieux grimoires. Il suffit à faire contraste avec l’allure aseptisée du bateau. A l’intérieur il est comme un vieux coffre au trésor que je m’applique à magnifier par le pouvoir des mots. Il faut dire aussi que l’équipage ne manque pas d’un tour dans son sac pour rendre l’atmosphère folklorique !

Nous sommes donc le 27 novembre et ce fut ma première journée en mer. Le soleil s’est couché, tandis que sur la toile de fond, derrière nous, se dessine une lune rougie, ronde et bien joufflue.
Le pilote automatique est enclenché, on dirait qu’un fantôme a pris les commandes du bateau.
Au décor s’ajoute une grande traînée argentée qui nous suit ; c’est sûrement la palme d’un Dieu marin ou d’une créature marine qui nous pousse dans la bonne direction.
Entre la roue qui bouge toute seule et les êtres divins qui s’invitent, nous sommes entre de bonnes mains !
Je n’ai plus rien à faire si ce n’est rêver, écrire et apprendre le silence.
Ce premier jour nous avons passée la journée à scruter l’île du bout du monde et nous baigner prêt des côtes. Hiero était notre dernière île avant la grande traversée. C’est un petit bout de terre ouvert aux vagues et aux vents de l’océan ; la lave a coulé sur chaque coin de ce monde sauvage et du bout de nos jumelles nous tentions d’observer les traces humaines. Nous étions avides de chaque morceau de béton, de chaque petite maison qui traîne, de chaque mouvement…comme pour les ancrer dans nos mémoires et nous souvenir des habitudes terrestres à notre retour. Il faut dire que pour tout souvenir nous aurons un phare, une route déserte avec deux panneaux de direction, une jetée en béton et un pêcheur assis sur le dernier rocher de l’île; nous risquons de devenir sauvages avec cette maigre récolte.
C’est le premier cadeau que nous fait l’océan.
Le premier de nombreux autres.
Les jours suivants nous respectons un rituel bien orchestré agrémenté de quelques surprises maritimes. Nous baillons comme des nains ronchons à chaque fois que nous prenons nos quarts de nuit. Nous invitons les dauphins en écoutant du Pink Floyd. Nous jouons à Aqualand en nous laissant emporter entre les deux flotteurs du bateau. Tim se laisse trainer, de temps à autres, sur son paddle par les vagues de l’océan.
Laurent fait des blagues douteuses, nous parle du coelacanthe et du tour du monde de Magellan. Le soir, parfois, il danse le disco.
Nous pêchons quelques Dorades Corifènes, ces poissons à la petite queue de sirène. Tim nous raconte des histoires de journaliste, comme la fois où il a été invité par le ministre Islandais des êtres invisibles à manger dans un restaurant chic, lui habillé d’une large toile de parachute et faisant des bruits d’ogre mal léché. Nous nous demandons si nous vivons dans la réalité. Nous jouons quelques airs de clarinette. Nous croisons nos deux premiers bateaux, Huck et Puck. Hissons la grande voile, affalons, prenons des ris, prenons le vent en ciseau, désespérons de notre vitesse. En 7 jours de traversée, notre allure moyenne a été de 5 nœuds, ce qui est l’équivalent de 9km/h. Nous aurions pu gagner le défi de lenteur. Les gens restés à terre, à la force de leurs jambes et de leur stress vont sans aucun doute plus vite que nous. L’ingéniosité marine n’a pas cherché à surpasser la bêtise humaine. Ce fut une bonne nouvelle de savoir qu’il est encore possible d’aller lentement sans qu’une tête de lièvre, apparue brusquement dans les nuages, vienne se rire de nous. Nous avons raison de nous la couler douce.

Les journées défilent ainsi comme sur la palette d’un peintre. Nous vivons chaque nuance, écoutons les notes du vent et chaque changement dans le paysage devient petit à petit le chef d’orchestre de nos corps, de nos rythmes.
Combien de fois suis-je tombée amoureuse ! Il me suffit de voir l’eau devenir encre, de sentir le mouvement de balancier du bateau, entendre le souffle apaisant des vagues pour que mon esprit formule une batterie d’exclamations béates. Si je procédais ce rituel à haute voix, ma conversation deviendrait vite abrutissante et une grande bouche au sourire illuminé remplacerait mon visage. Pour le bien être de l’équipage je m’abstiens et m’en tiens à quelques phrases poétiques, bien mesurées, bien placées.

Ainsi, petit à petit, je vis au pouls des vagues. L’eau dans mon corps devient un bijou de cristaux marins, mes veines se gorgent du liquide de l’océan, mes cheveux sont des filets d’argents tantôt accrochés à la lune, tantôt accrochés au soleil ; Les jours sont emportés par le vent et se confondent dans les vapeurs d’eau. Il n’y a plus d’espace-temps.
La nuit, la lune déplie un tapis flottant devant nous et les nuages lorsqu’ils sont là, se transforment en un savant palais oriental. Les contours sont brodés à l’encre du ciel et l’architecture est aussi variée que notre imagination. Imperturbables, nous avançons vers ce nouveau monde.
Le matin, le soleil se lève doucement et colorie le ciel d’un bleu de maternité. Tout est fluide. Les éléments nous ménagent. Comment serait-le monde si chaque changement était grossier, brutal ? Nos yeux seraient constamment sollicités par une frénésie de couleurs, rendus fous comme sous les néons d’une boite de nuit. Nos oreilles se tordraient dans tous les sens. Nous aurions fière allure ! Heureusement, tout est bien orchestré et je peux continuer à me délecter de ce chant marin sans craindre un inversement soudain de la réalité. Tout est annoncé, il suffit d’écouter et apprendre à lire le monde.
Ce rituel et cette danse des éléments suffisent à me rassurer.
L’océan marque ma peau et s’inscrit dans mes muscles.
Petit à petit je perds certaines habitudes terrestres. Je repense à la ville que je viens de quitter, ses codes, ses sons et ne peux m’empêcher d’appréhender le retour.
Je m’amuse à tester les résistances de mon postérieur aux roulis de la mer. L’appréciation se conclut par la constatation d’une bonne ergonomie, presque comme si la forme ronde et parfaite avait été conçue pour ce genre de cabriole.
Coincée entre deux continents je pense aux personnages fantastiques que je vais encore rencontrer sur mon chemin et me rappelle, comme dans un brouillard passé, la petite troupe de bateau stoppeurs que nous avions constitués à Las Palmas.
Je nous revoie et revis quelques scènes. La tête au dessus des poubelles, les babines pleines de glace au chocolat, nous explosons d’un rire sonore et nous réjouissons de la récolte pantagruélique que nous venons de faire. Ce soir ce sera yaourts à la noix de coco, au kit kat et aux smarties. Et quelques épinards en entrée.
Mouss est parti faire du Reiki avec la doyenne des poubelles, nous sommes donc deux à ramener les victuailles du festin au campement. En route nous achetons quelques bières. Il faut bien fêter ça ! Mon acolyte de récolte ce soir s’appelle David ; c’est un grand dadet, d’apparence assez forte, toujours vêtu d’une salopette bleu marine qui tombe sur une chemise crasseuse de vieux pirate. Le tout coiffé d’un sempiternel chapeau à plume. Il n’hésite pas à mettre les mains dans les poubelles, en plein dedans ! L’allure sied bien au personnage ; sa seule présence me rappelle les campagnes rustres de mon pays, la gnôle de poire et les chants paillards. C’est un bon plaidoyer pour la France !
Nous arrivons tout chancelants de provisions au niveau du lieu dit Alcaravaneras. Du haut du balcon nous apercevons Shounta et annonçons notre venue ! Même si c’est une maison à toit ouvert, nous conservons les bonnes manières !
L’endroit est plaisant pour un camp de fortune. Comme des enfants nous avons installé notre cuisine, notre lit et notre salle à manger entre les barques. Les frontières sont imaginaires. Les pieds dans le sable nous vivons dans un grand jardin et nous prélassons d’une grande baignoire à notre disposition. Nous avons tout ce qu’il nous faut, un réchaud, une couverture et des amis qui viennent nous visiter depuis le balcon.
Toutefois, préparez vos plus beaux atouts si un jour vous vous retrouvez au même endroit ; il faut savoir que le secteur qui s’étend des cocotiers jusqu’aux barques est un endroit très convoité ! La veille nous avons eu la visite d’un jeune footballeur de plage escorté par sa copine, gonflée comme un ballon, et d’un vieillard édenté. Le mâle s’est avancé sur la piste, conquérant, pour nous avertir que ce territoire lui appartient et que le vieil homme qui l’accompagne est indigène de cette plage depuis 20 ans. La femme et le vieux se sont assis un peu plus loin pour regarder ; on aurait dit un exercice pour tester ses atouts de conquistador. En à peine quinze minutes, à coup d’échange de cigarettes et de balles de jonglage l’animal s’est vite transformé en un gros bras attendrissant. Il s’est mis à jouer avec les balles de cirque comme sur un terrain de football, faisant aller ses pieds et ses mains dans tous les sens et nous demandant des conseils à tout va pour améliorer ses dribles. Autant dire que la scène en est devenue cocasse et que nous n’avions plus de soucis à nous faire, si ce n’est peut-être accepter ce nouveau voisinage. Mais le soir même, alors que nous prenions l’apéritif près du mouillage, la femme et le footballeur ont forniqué sur le territoire conquis. Encore un exercice de figuration qui a fini par attirer l’œil coquin des policiers. Pas besoin de prise de bec, nous avons retrouvée notre grande maison aussi vite qu’elle était partie !
Je n’ai dormi que deux nuits dans ce petit recoin, car dès le lendemain nous avons trouvé une maison inoccupée dans la ville. Nous avons fêté cela à la bougie, avons décoré les murs de nos pensées libertaires (pour ne pas dire libertines) et avons réussi à négocier avec le propriétaire pour rester deux semaines. Une routine s’est vite installée ; le petit déjeuner au Sailor’s Bar où je retrouvais quelques membres de l’ARC, le petit plaisir des poubelles une fois la nuit tombée, beaucoup de paroles, beaucoup de rencontres, beaucoup de mouvements. Pour moi ces quelques jours ont été difficiles. La vie en communauté, le manque d’hygiène, le manque de solitude, l’envie de toujours être au top de ma forme pour conserver ma lumière…tout cela a fini par m’épuiser plus qu’autre chose. J’ai pourtant fait de belles rencontres et ce sont toutes ces personnes merveilleuses qui repoussaient chaque jour mon envie de m’échapper de la ville.
Nous étions au moins une vingtaine d’auto-stoppeurs à Las Palmas, autant dire que nous formions une petite communauté aux quatre coins de la ville. Quelques uns comme Mitch’ et Simono étaient restés planqués sous leur cocotier. C’étaient ce qu’on appelle des solitaires et leur présence était des plus douces. Ensuite un peu plus loin vers le Nord de la ville se trouvait Syrie, une magnifique Danoise dont les dreads serpentaient toujours autour d’un corps noble, assumé. Il y avait Nastasia aussi qui avait très vite trouvé un bateau, au sourire d’une naturelle beauté.
Puis il y avait les inséparables copains de dortoir, David, Shounta et tous ceux qu’on rencontrait sur la route, au fil des hasards. Lucas, le photographe, avec son fameux credo « Fake it until you make it » qui croyait fermement au pouvoir de l’auto-conviction : se dire photographe avant même d’être reconnu comme tel lui a permis de croire en lui et de ne pas attendre l’approbation des autres pour le devenir réellement. Une vraie philosophie du Bovarysme ! Kiké, que je surnommais cebolla ou tea-tree pour plus de facilité, un catalan excentrique à la fourrure dreadeuse et à l’œil vif des pirates. Son rêve était de piquer un bateau abandonné, il connaissait déjà toutes les lois pour cela, mais il savait aussi ce qu’il encourait. Pour l’instant il était sur l’affaire d’un vieux bateau à rénover et s’était dégoté quelques copains pour tenter l’aventure avec lui. Stefano, l’Italien, gardait ses distances mais ne pouvait s’empêcher de suivre cette histoire d’un œil intrigué, presque intéressé. Ses cheveux tourbillonnaient autour de sa tête et la boucle d’oreille qui pendait à son oreille lui donnait une allure de mauvais garçon qui contrastait avec l’âme de poète qu’il était. Un jour il est parti à Puerto Mogane tenter de retrouver une « blonde » qu’il avait rencontrée une seule fois, avec qui il avait discuté pendant des heures, et qu’il espérait retrouver au même endroit, au même bar, sans pouvoir prévenir de sa visite. Il est revenu bredouille, un peu triste mais heureux d’avoir tenté sa chance. Une aiguille dans une botte de foin pour un éternel rêveur. Après m’avoir conté ses histoires d’amour passées il m’a dit cette phrase « Quand on a aimé quelqu’un, on ne cesse jamais de l’aimer. C’est seulement la relation que l’on a avec cette personne qui change, ça ne peut pas être le sentiment. » Depuis je me répète cette phrase à loisir, elle est comme un petit zeste qui me redonne le sourire et combat le démon de la solitude quand celui-ci m’envahit.
Et puis aussi, dans la liste des compagnons de dortoir, il y avait Mouss ! Mouss était le plus illuminé d’entre nous. Petit, maigrichon, des rastas maigres sur le front et un cœur plus grand que sa tête. Un homme sans prétention. Tombé il y a peu dans la marmite de la spiritualité, son discours s’organise autour du mot énergie. Ce n’est pas une pub pour fanta, il croit dur comme fer que nos corps sont des émetteurs et récepteurs d’énergies, la plupart venues du ciel et que nous devons en permanence y prêter attention. A ses dents on remarque facilement qu’il a déjà de la bouteille mais ses yeux ont conservé la ferveur de l’enfance. Il s’extasie de toute chose et ne quitte jamais son compagnon de route, un chien nommé Pinxel. Pour comprendre sa philosophie, essayez de marcher et vivre 24h sur 24 en ayant la main gauche partiellement ouverte, l’index replié sur le pouce pour former comme une antenne. Vous serez en permanence branché sur les énergies cosmiques, c’est pas cher l’abonnement ! Si vous y parvenez (ce qui mine de rien n’est pas chose facile) vous entrerez en communion avec Mouss et il se fera une joie de vous accueillir !
Enfin je me souviens de Neree. Neree porte le nom du bateau sur lequel il est né. Autant dire qu’il a des jambes d’océan. Et des cheveux d’ange. Son visage fourmille de gentillesse et ne se défait jamais d’un sourire qui a été collé là à tout jamais.
Il faisait partie d’un équipage régate de l’ARC. Je l’ai rencontré un soir d’imposture ; notre troupe de bateau stoppeurs s’était gentiment faufilée dans une fête privée en se faisant passer pour d’excellents musiciens. Une dizaine de personnes aux couleurs extravagantes avait débarqué sur le ponton et, en tête, j’avais été accueillie par un « Bienvenue ! C’est mon anniversaire ! Vous arrivez à la fin de la fête, il n’y a plus rien à manger mais bienvenue ! ». Son sourire pétillant remplaçait le champagne. Nous avons parlé quelques temps puis nous sommes liés de sympathie, comme d’une affection enfantine. Le lendemain c’était à notre tour de l’inviter chez nous, sur la plage ; nous avons dessiné à même le sol un Dieu en toge romaine et une créature marine dotée de tous les atouts des créatures terrestres (une trompe, des pattes, des ailes…). C’est la créature qui le suivra dans 3 ans, lorsqu’il s’embarquera pour un tour du monde en solitaire dans une course fantastique de vieux bateaux, la Golden Globe Race !
En attendant ces folies épiques aux quatres coins du monde, je reviens les pieds sur mer, rêveuse des choses passées et heureuse des choses à venir.

 

Ninon

Ninon

Auteur

Passionnée d’écriture, de voyage et d’anthropologie j’ai tenté de réunir ces passions en ce même lieu : la gazette des anthroposages.
Ce site se donne pour mission de vulgariser l’anthropologie et d’utiliser ses outils pour la compréhension de l’actualité. Toutes les contributions d’ethnologues professionnels ou amateurs sont bienvenues, je les étudierai avec beaucoup d’attention !
Ode au voyage et à l’écriture

Ode au voyage et à l’écriture

« Pas de plan, c’est le meilleur plan ! »

 

Shounta est un ange venu d’une autre planète mais il ne le sait pas encore. Il vivait entre son camion et son bateau en Bretagne. Il se nourrissait principalement de la récup’, lavait ses fringues aux robinets publiques et a développé un art culinaire hors du commun dans les squats. C’est un bon bricoleur, un homme aux doigts de fée. Ses cheveux piquetés en soleil autour de sa tête rajoutent de la consistance au personnage. Il est mon compagnon de voyage pour le bateau-stop et vient, à cet instant précis, de décrire l’état d’esprit dans lequel je m’applique à vivre ces derniers temps. Pas de plan. Rien de fixé. Que quelques petits trésors à aller visiter par-ci par-là. Des gens à rencontrer dont on m’a gribouillé en vitesse le nom sur une serviette en papier : « Tu vas à Portmouth en Dominique et tu demandes Friday, tu lui dis que tu viens de ma part. Tu verras, tu demandes aux habitants de la ville ils t’indiqueront sa maison, tout le monde le connaît ! ». Je ne suis pas encore de l’autre côté du continent que j’ai déjà trois points de chute en Martinique, un en Dominique et un en Guyane. J’arrive à Antingua, mais maintenant je ne me fais plus de soucis !

 

Je suis partie avec 2000 euros au cas où. Pour toit je n’ai qu’un hamac et la ramure des arbres. Mes motivations principales sont Marcher-Rencontrer-Apprendre. Vaste programme. Je ne sais pas pour combien de temps je vais vivre sur la route. Je ne sais pas encore vraiment où je vais. Ce n’est pas un territoire que j’ai choisi, c’est avant tout un mode de vie. Pour moi le voyage est le meilleur moyen pour se frotter à la vie. Le voyageur se frotte contre la roche, contre le ciel, il se frotte à lui-même. Quand il se réveille, sa tête se cogne au plafond des étoiles. Le voyage est un art brut ; parfois brutal, on ne peut y échapper. Un corps à corps avec la vie. Le voyageur s’effrite, parfois il se débarrasse de ses peaux mortes, ses veines prennent la couleur du monde dans lequel il évolue, il devient petit à petit un caméléon à la beauté remarquable. Si l’on me demandait un jour de dessiner un voyageur je m’inspirerais de ces couches sédimentaires que l’on voit peintes de toutes les nuances qui existent. Un corps incrusté de cristaux, de quartz, dont les couches se superposent des couleurs de la terre. Car c’est à travers le corps que le voyageur vit. Le voyage n’est pas une notion uniquement géographique, c’est une notion corporelle avant tout. C’est par le corps que l’on comprend le monde et c’est par le corps que l’on devient. Notre relation intime avec le monde passe par notre chair même, les éléments avec lesquels on vit s’inscrivent sur notre peau, les gestes se marquent dans nos muscles, nos pupilles se colorient du regard des autres.

 

En tant que voyageuse j’aime à imaginer mon corps comme la matière sur laquelle s’inscrit la poésie des Univers que je traverse ; les muscles alertes, le monde à fleur de peau. Je comprends tellement ces bras sur lesquels serpentent des bijoux fantastiques, ces cheveux colorés des feuilles de l’automne, l’encre que l’on verse à flot des signes de l’horizon comme pour indéfiniment essayer de créer des liens entre notre corps, le ciel et la terre ; comme si la peau voulait boire le monde dans lequel elle vit, comme si l’esprit voulait donner une deuxième vie à l’être. Si l’on prend le temps, notre corps respire la terre sur laquelle nous marchons. C’est là pour moi tout l’intérêt du voyage, marquer mon corps des éléments, marquer mes paupières des êtres que je rencontre.

 

C’est pareil pour l’écriture. Je la laisse m’envahir. Il faut d’abord que je m’imprègne des couleurs, des odeurs, des sons, des regards que je rencontre. Il faut d’abord qu’elle soit corps, qu’elle fasse corps. Je laisse les cordes de ma peau vibrer au rythme de ce qui m’entoure. Il faut du temps. Puis, soudain, sans prévenir, les choses viennent toutes seules ; les muscles se détendent, les mots sortent, l’atmosphère apparaît. Et là, je peux écrire. Je ne force pas, c’est comme si c’était inscrit dans le corps, dans la chair et que ça ne demandait qu’à sortir.
L’écriture a pour moi un pouvoir hors du commun. Je m’accroche à elle pour réaliser l’extraordinaire de chaque moment et souligner la singularité de chaque instant.
Voici donc pourquoi j’entame ce récit, parce que pour moi écrire c’est aiguiser cet œil méditatif qui amplifie les plus beaux détails de l’existence.
De l’apparent chaos, l’écriture égraine chaque détail pour les composer en une symphonie parfaite et harmonieuse.

 

L’écriture est celle qui me pousse à partir à l’aventure, elle est un merveilleux prétexte pour voguer sur des eaux non usées et pour provoquer des rencontres. L’écriture est l’un de mes plus beaux destriers sans lequel je ne pourrais aller aussi loin.

Ninon

Ninon

Auteur

Passionnée d’écriture, de voyage et d’anthropologie j’ai tenté de réunir ces passions en ce même lieu : la gazette des anthroposages.
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Récit d’un mariage berbère

Récit d’un mariage berbère

Si vous le souhaitez vous pouvez écouter ce récit sous forme de podcast :

ou plonger dans la lecture tout en vous laissant transporter par une bande sonore :

Les lumières se tamisent sous la Khaima, les franges de ma couronne Berbère s’essoufflent dans un tintement et les musiciens sourient aux derniers invités. Depuis longtemps la Rossa (la mariée) s’est éclipsée dans sa nouvelle maison, nous laissant seuls profiter des réjouissances de sa fête. Penseuse, les voiles des femmes et le rythme du Bindir (talount) enveloppent ma rêverie et me font revivre ces moments intenses.

Tout a commencé 2 jours auparavant dans les montagnes arides de Tislan, au coeur du Souss Massa. A moitié dissimulée derrière des caftans et bijoux prêtés pour l’occasion, j’ai tenté de me faufiler et vivre les grands événements de ce mariage traditionnel Chleuh. Epaulée par Azma et Kaotar, je vous raconte aujourd’hui les quelques détails enivrants que j’ai pu vivre et récolter.

Les lumières se tamisent sous la Khaima, les franges de ma couronne Berbère s’essoufflent dans un tintement et les musiciens sourient aux derniers invités. Depuis longtemps la Rossa (la mariée) s’est éclipsée dans sa nouvelle maison, nous laissant seuls profiter des réjouissances de sa fête. Penseuse, les voiles des femmes et le rythme du Bindir (talount) enveloppent ma rêverie et me font revivre ces moments intenses.

Tout a commencé 2 jours auparavant dans les montagnes arides de Tislan, au coeur du Souss Massa. A moitié dissimulée derrière des caftans et bijoux prêtés pour l’occasion, j’ai tenté de me faufiler et vivre les grands événements de ce mariage traditionnel Chleuh. Epaulée par Azma et Kaotar, je vous raconte aujourd’hui les quelques détails enivrants que j’ai pu vivre et récolter.

Le premier jour, après une poignée de baisers et de salutations, nous nous sommes rangées dans la cour intérieure où les femmes plus âgées et mariées s’affairaient au tri de l’orge en chantant. On appelle cela Afran. Les grains non comestibles ont ensuite été placés dans un panier, ce panier lui même placé sur la tête de Rkia, la seule soeur mariée de Abla, le Moulay (le marié). Sous l’orchestre de plusieurs « youyou » nous avons suivi la procession jusqu’au point d’eau. Les grains ont  alors été versés dans ce semblant de ruisseau non seulement pour empêcher leur utilisation par des personnes maléfiques mais également pour effectuer un appel à la pluie.  Voici donc comment, sous ces prospères auspices, a commencé cette aventure.  

Le reste de la journée s’est déroulée dans le chant et la danse; chaque pièce et recoin où l’on m’emmenait, j’y trouvais des femmes effectuant le Haj : il suffit de quelques instruments, un bindir (talount) et ganga (nakhouss), leurs voix ainsi que le rythme de leurs mains peintes d’henné pour éveiller les courbes et la sensualité des corps. Au milieu d’une ronde de chanteuses et musiciennes, les danseuses s’envoûtent quelques instants du plaisir de danser !

 

 

Pendant ce temps-là, au village de la mariée, on prépare son départ qui aura lieu le lendemain. Il s’agit d’oindre tout le corps de la jeune femme de henné, l’envelopper dans un lainage fin et nouer un talisman autour de son cou ou de son bras. La mariée est ensuite conduite dans le coin droit de sa chambre où elle restera jusqu’à l’arrivée de la famille de son mari.

C’est là que je l’ai trouvée et rencontrée pour la première fois lorsque nous sommes arrivés dans son village natal à Ait Baâmrane. Dehors le frère de la mariée continuait d’asperger les invités de parfum, les hommes chantaient et dansaient au rythme des tambours et un mouton attendait son sacrifice. Dans sa chambre, la mariée finissait de se préparer. Rkia lui ayant amené l’ukris, baluchon contenant les habits qu’elle doit porter lors de sa conduite au domicile conjugal, la rossa pouvait enfin s’apprêter au départ. On lui para les cheveux de henné*, khôl et basilic*, puis son père entoura sa tête d’un ruban qui lui couvrait les yeux et la vue. Pendant ce temps, chaque famille de son côté,  l’on continuait de danser, chanter et manger sous un autre soleil.

Il faisait nuit, la route était longue et tortueuse, la délégation est donc repartie vers Tislane, cette-fois ci accompagnée de la voiture de la mariée. Arrivés, les yeux étaient rivés sur le toit, on attendait le Moulay qui sitôt apparu lança du gros sel sur l’assistance et la voiture de la Rossa. Ainsi bombardée elle finit par sortir et être introduite dans sa nouvelle maison. A partir de ce moment-là on ne la vit plus jusqu’au lendemain après midi. Il semblerait qu’il soit de coutume que la mariée ne sorte de sa chambre seulement lorsque sa propre famille vient pour porter ses biens (meubles…), afin de les accueillir dignement.

 

Ninon

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Passionnée d’écriture, de voyage et d’anthropologie j’ai tenté de réunir ces passions en ce même lieu : la gazette des anthroposages.
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Nous étions attablés ce soir-là lorsque l’époux fit irruption et nous aspergea d’eau de cologne avec un grand sourire. Suffocante à mon habitude je ne comprenais pas de suite la raison de son geste mais c’est un peu plus tard que l’on m’expliqua qu’il s’agissait de la discrétion Berbère pour montrer à toute la famille que la Rossa était bien vierge ou que du moins le marié était content de sa femme. Il semble que la procession du linge souillé du sang de la vierge n’est pas de coutume dans cette région et qu’elle soit même sujet de honte. Tard dans la nuit les hommes ont dansé l’Hawach, les visages heureux et comblés, habillés de leur magnifique djellaba immaculée et d’un poignard (L’kmit) en bandoulière.

 

Le dernier jour de la noce, nous nous sommes réveillés de bonne heure pour nous parer des habits traditionnels. Lourds colliers d’ambre, coiffes Berbères (l’mchbouh), bijoux incrustés de louban, boucles et adels…Le haj continue à battre son plein dans toutes les pièces de la maison et sous Agiton (la Khaima). En fin d’après midi l’excitation est à son comble : on annonce l’arrivée de la famille de la Rossa. Les parents et voisins de Abda se dirigent sur la route pour accueillir le cortège. La joyeuse troupe vibre de youyou, de poèmes et de couleurs comme à son habitude. On chante le bonheur de cette famille et enjoint les nouveaux alliés à admirer sa prospérité. Les frères, les sœurs et les proches de chacun des deux groupes se rencontrent au milieu de la route pour boire le lait et échanger fleurs, basilic ainsi que gâteaux. La dote de la mariée est enfin transférée au domicile conjugal et on part patiemment attendre l’arrivée du nouveau couple.

Tard dans la nuit les hommes ont dansé l’Hawach, les visages heureux et comblés, habillés de leur magnifique djellaba immaculée et d’un poignard (L’kmit) en bandoulière.

Après quelque temps, les deux jeunes mariés arrivent. Ils se prêtent au jeu des séances photos devant une prolifération de caméras puis échangent leurs bagues et le gâteau cérémoniel. J’en goûte une part me délectant de ce goût sucré comme je me délecte de la fête et nous nous avançons tard dans la nuit sous les notes endiablées du groupe Ait Lalwaz, originaire de Bouizakarne.

J’aurai profité de tout pour mon premier mariage Chleuh, sauf du thé que l’on m’a cordialement déconseillé sous prétexte qu’il contient une plante qui fait trop danser. Le retour à la réalité est difficile le lendemain, on m’offre une branche de basilic en guise d’au revoir et nous nous éclipsons sur les routes, souhaitant prospérité à ces deux nouveaux amoureux.

Ce récit fait évidemment foi de ma seule expérience; si les coutumes du mariage traditionnel Berbère vous intéressent, la thèse de Madame Souad Azizi « Cérémonies de Mariage en changement dans le Grand Agadir » saura éclairer de nombreux détails avec la précision d’une anthropologue.

* Le Henna et Le Basilic sont considérés dans le Souss comme deux plantes du paradis, auxquelles l’on attribut de nombreuses propriétés. On attribue au Henné  » des propriétés magiques, prophylactiques et thérapeutiques. Il est considéré comme une herbe du paradis et un véhicule de la baraka. C’est un accessoire important et omniprésent des rites de passage, à toutes les étapes du cycle de vie. En feuilles ou en pâte, il est utilisé comme accessoire de protection, de purification et de propitiation. Ainsi, on croit qu’il a la faculté d’éloigner les djinns et de neutraliser le mauvais oeil. On croit également qu’il éradique le « mal indéfini » (lbas), favorise la réussite matrimoniale et efface les péchés. C’est en vertu de toutes ses propriétés magiques que le henné est appliqué sur le corps de la mariée.  » Thèse Souad Azizi « Cérémonies de Mariage en Changement dans le Grand Agadir » p 124.

Comment faire du bateau-stop ?

Comment faire du bateau-stop ?

  » Depuis quelques temps, des algues oranges apparaissent dans l’océan, nous voyons des paille-en-queue (la poésie française a toujours été très explicite) et des poissons volants. Non, ce ne sont pas les mirages d’un trop grand ennui ou du désert de l’océan, ce sont les signes que nous nous approchons des Caraibes.. D’après notre cher capitaine, notre arrivée serait prévue le 17 au soir ou le 18 au matin. 22 jours sur l’océan. C’est sa plus longue transatlantique. Faut dire que les alizées n’ont pas été très enthousiastes au début.  »  Extrait de mon Journal de Bord.

              Notre vie à tous est profondément inspirée par l’imaginaire ; pour moi c’est en grande partie grâce aux livres que j’ai lus que je suis ici, les pieds sur mer – Victor Segalen, Jeromine Pasteur, Pierre Loti, Claude Levi Strauss sont tous dans mon bagage. Je souhaite donc vous partager cet article, dans l’espoir moi aussi d’inspirer quelques curieux et amateurs d’exotisme.

 

 Je vais ici vous parler de  bateau stop. Comment traverser l’Atlantique en Voilier ? Quand commencer à s’organiser ? Vas-tu te retrouver seul(e), le pouce en l’air et en galère ? 

« Nous baillons comme des nains ronchons à chaque fois que nous prenons nos quarts de nuit. Nous invitons les dauphins en écoutant du Pink Floyd. Nous jouons à Aqualand en nous laissant emporter entre les deux flotteurs du bateau. Tim se laisse trainer, de temps à autres, sur son paddle par les vagues de l’océan.

Laurent fait des blagues douteuses, nous parle du coelacanthe et du tour du monde de Magellan. Le soir, parfois, il danse le disco. »

              Sachez donc qu’il est peu envisageable pour un skyper de faire la traversée seul, le plus il aura de coéquipiers, le plus il pourra dormir : vous ferez des quarts de nuits de 2 ou 3 heures environs afin de permettre aux autres membres de l’équipage de se reposer.

Pour ce qui concerne les finances, la plupart des capitaines peuvent vous demander une participation à la caisse de bord, c’est à dire à payer le gazole ainsi que la nourriture pour la traversée. Cela ne devrait pas s’élever à plus de 300 euros par personne.

Ninon

Ninon

Auteur

Passionnée d’écriture, de voyage et d’anthropologie j’ai tenté de réunir ces passions en ce même lieu : la gazette des anthroposages.
Ce site se donne pour mission de vulgariser l’anthropologie et d’utiliser ses outils pour la compréhension de l’actualité. Toutes les contributions d’ethnologues professionnels ou amateurs sont bienvenues, je les étudierai avec beaucoup d’attention !

Alors, qu’attendez vous pour vous jeter à l’eau ?

Plusieurs fois l’on a essayé de me décourager. Je me souviens encore du regard teinté d’une fausse inquiétude que me jetais le capitaine du bateau voisin, le jour du départ. Sa femme juste la veille m’avait sifflé « Faire un tour de bateau c’est une chose, mais s’attaquer à l’Atlantique ! Tu y vas un peu vite…» Et alors ? Au fond de moi je savais que j’étais prête et une petite voix me disait que je n’avais pas à craindre le mal de mer. Alors j’ai foncé, je n’ai écouté aucune de ces paroles défaitistes, j’ai foncé et j’ai dansé sur les vagues de l’Océan.

Si vous souhaitez traverser en tonneau, en baignoire ou en kayak je ne peux vous être d’une grande aide; mais si d’aventure vous rêvez de vous bagarer avec des driss et des voiles qui volent dans tous les sens, je me ferais un plaisir de répondre à vos questions.

 

Pour plus de détails piquants, d’histoires rigolotes et de personnages colorés vous pouvez lire mon carnet de bord ici.