En France, le mois de novembre a de nouveau apporté son lot de drames et de violences inimaginables. Le meurtre de Samuel Paty ainsi que celui de 3 personnes dans une Eglise ont ravivé les polémiques quant à l’Islam pour certains, à l’extrémisme pour d’autres. La manière dont nous réagissons à ces atrocités me semble décisive pour la construction du monde de demain et il en va d’une réflexion importante, subtile, de ces mécanismes. Scott Atran déjà, ancien conseiller de Monsieur Obama lors de la guerre contre le terrorisme, proposait une toute autre approche du conflit (voir la vidéo ici) et c’est dans la lignée des ADR, les méthodes alternatives de conflit, que je souhaite situer cet article. Je vous propose de faire la lumière sur le travail de Monsieur Katcherian Meher, professeur doctorant à l’Université de Quebec qui nous parle de la solha, une méthode traditionnelle qui perdure au Proche-Orient; bien plus que la régulation des litiges ces rituels visent à rétablir l’harmonie au sein d’une société déchirée. J’emploierai le terme de « tribus » tout au long de l’article car c’est également le mot utilisé par Mr Meher, mais il faut rester conscient que, même si le tribalisme est une réalité politique dans certains pays, ce n’est pas le cas partout au Moyen Orient et cela méritera de plus amples explications dans un prochain papier si je trouve les informations nécessaires pour nuancer ce propos.

Ninon

Ninon

Le commentaire de l'auteur

Ce sujet est délicat car très peu d’informations existent sur internet et nombreux Libanais m’ont assuré que ces méthodes n’existent plus. Pourtant, d’autres me confirment la pratique toujours active de la solha. Je prépare donc actuellement un voyage au Liban, dans l’espoir de recueillir des informations quant à cette pratique aujourd’hui et faire une forme d’ethno-journalisme. En attendant, j’ai tenté de retransmettre au mieux les travaux de Monsieur Katcherian Meher.

Le Moyen Orient

Nous entendons à tout vent l’écho violent des crises au Moyen-Orient, de la Libye à la Palestine peu sont les pays épargnés par cette vision apocalyptique transmise à l’Occident. Sans vouloir nier les faits et la réalité en effet dramatique dans certains pays, je pense que les immenses ressources que les populations du Moyen-Orient ont pour « faire la paix » et maintenir une cohabitation ancestrale entre plusieurs confessions, n’est que trop peu éclairée. Je suis consciente que chaque pays a sa propre Histoire et nous nous pencherons sur les particularités dans d’autres articles. Mais, pour aujourd’hui, la thèse de Monsieur Katcherian Meher considère la solha comme une pratique partagée par certaines communautés Libanaises, Palestiniennes et Jordaniennes. C’est ce dont il sera l’objet dans cet article.

« Les ennemis d’aujourd’hui deviendront les frères de demain »

Le terme de tribu est employé par l’auteur dans son mémoire. A mon sens ce mot n’est pas péjoratif et reste une réalité politique dans certains pays. Toutefois on ne peut le généraliser à tous les pays du Moyen-Orient.

Anonyme

Pour bien comprendre le processus de la solha il est important de garder à l’esprit que les communautés dont on va parler, qu’elles soient de confession juive, maronite, druze ou musulmane ont toutes foi en un jugement dernier; ainsi la solha ne fait pas office de jugement des hommes par les hommes et n’a que pour but premier de restaurer une harmonie déchirée. Un autre détail à mettre bien au chaud pour les soirées d’hiver et de déprime : l’un des 90 noms d’Allah est « Al-Salam », celui qui croit et qui se soumet à Dieu est donc un serviteur de la paix. La religion est donc un pilier dans ce processus et reste une composante indispensable pour la paix ! Enfin, pour pouvoir aborder cet article sereinement il est important de prendre des distances, comme toujours en anthropologie, et garder dans un coin de la tête le fait que l’honneur est une composante principale des peuples arabes et surtout des peuples dits « tribaux ». La distinction entre la sphère publique et privée n’est pas la même que chez nous : si l’honneur d’un individu est atteint c’est une offense à toute la tribu qui est faite.

Honneur – Sharaf

Dans les milieux tribaux, il existe un code d’honneur, missak-al-sharaf, qui peut être rangé au même niveau que le code Napoléonien ou la Loi Islamique Shari’ah. C’est vous dire son importance. Selon l’anthropologue Katcherian Meher, le bien et le mal découle de cette composante principale et une action est jugée bonne lorsque son apport en honneur est positif, et ce quelles qu’en soient les conséquences. Cet honneur dégoulinant n’existe bien entendu pas que chez les peuples arabes, c’est également fortement le cas en Albanie (vous pouvez en lire un récit ici) .
Selon le concept de la loi du Talion, oeil pour oeil, dent pour dent, il est donc légitime, voire honorable, de venger un proche. En l’absence de solha rendue publiquement officielle, cette façon de faire est la seule honorable. Mais bien entendu ces maximes plongent les différents groupes dans un cycle de vengeances interminable.

Mais, alors que la vengeance est une valeur fondamentale et une question d’honneur, une autre de ces valeurs primordiales est le pardon. Plusieurs raisons peuvent motiver des tribus à demander la paix : l’intention peut venir de la tribu coupable qui ne veut pas entrer dans un cercle de représailles, parfois des médiateurs d’un camp se constituent spontanément pour cesser un cercle interminable de violence, parfois même la tribu victime demande un apaisement de la situation pour ne pas entraîner ses proches et ses descendants dans une vendetta interminable. Dans tous les cas un groupe de médiateur se constitue que l’on appelle jaha. C’est alors souvent le début d’une longue série d’allers-retour pour convaincre les deux parties des intérêts qu’ils ont à cesser la violence. Bien heureusement, comme l’honneur est un élément principal dans ces régions, les personnes ne peuvent pas décliner indéfiniment les tentatives de la jaha car cela serait déshonorant. D’autant plus que la jaha est souvent constituée de personnes hautement respectées, notamment des vieux sages à qui l’on donne crédit pour leur comportement et leur âge. La première rencontre se fait donc généralement entre les médiateurs et les personnalités importantes de chaque tribu (jusque là, pas trop de différence avec les accords de paix auxquels on est habitués en Occident). L’absence du coupable lui-même est primordiale et les jeunes membres sont évincés car on considère qu’ils sont trop enclins aux violences passionnelles. Cette étape a pour fonction principale de permettre aux premiers de faire leur devoir en présentant leurs condoléances à la famille de la victime. L’aveu de culpabilité et la demande de pardon doivent clairement être formulés, de manière publique, afin que la jaha puisse intervenir en faveur des coupables. Ensuite ont lieu les négociations, en milieu clos, qui ont la caractéristique particulière d’autoriser tout débordement syntaxique – autrement dit toutes les insultes sont permises. L’effet cathartique du théâtre romain à la mode Orientale ! Une fois les négociations tenues, on peut faire place au rituel ! Auparavant dans certaines régions le coupable pouvait se gausser d’être sorti d’affaire mais…dans d’autres tribus, notamment les communautés druzes et maronites, c’était un peu moins clair pour ce dernier. En effet le coupable était  tenu de ne pas se raser pendant toute la durée des négociations et, lors du rituel, il devait se faire raser par le chef de la tribu adverse. Lorsque le rasoir, dans la main du zaïm, atteignait le cou du coupable, les membres de la jaha prononçaient une formule qui pourrait être traduite comme suit : « tranche lui la gorge et nettoie ton coeur avec son sang ou alors pardonne lui à jamais en l’acceptant comme ton propre fils… son père sera ton frère. » Bien que cela était très rare, il était alors légitime de prendre la vie du coupable si le chef de la tribu le jugeait nécessaire pour assouvir son besoin de justice et celui de ses proches. Dans d’autres endroits c’était, et c’est encore d’après Katcherian Meher, largement plus soft : si les négociations ont été scellées, le coupable n’a plus de souci à se faire. Le coupable est encerclé par la jaha et au-dessus de lui flotte un drapeau blanc noué, les membres des deux tribus se serrent ensuite la main puis partagent repas et café. Une forme de potlach en quelque sorte.

 

Cette valeur du pardon est principalement fondée sur le besoin et la conscience que le seul Etat valorisable d’une société est un Etat de paix et qu’en cela il est vu comme nécessaire de réintégrer le « coupable » pour rétablir l’harmonie des relations sociales. La situation de conflit est considérée comme une anomalie et en ce sens il faut aller vers sa résolution. La solha cherche donc à changer les relations avec Autrui mais également la perception que l’on a de cet Autre. Pour nous Occidentaux il est quasiment inconcevable d’imaginer pardonner le meurtrier de quelqu’un de notre famille. C’est là qu’entre en scène…la religion ! En Islam par exemple, le texte sacré inclut tout un code éthique qui permet de mettre en avant l’honneur de la personne qui saura être magnanime, qui saura privilégier la paix à la vengeance.

« Living in peace is not, a sign of weakness, but a sign of strength. On the
contrary, going to war is a sign of weakness. Asking for peace is not
tendering a lower hand to an upper hand, but tendering an upper hand to
raise the lower hand, in order to have two equal partners. Peace requires
modesty and humility, not arrogance and false pride, nor power with
arrogance. » Hanafi.

Le désir de paix n’est pas l’apanage de l’Islam et des milliers de Druzes ou de Maronites continuent de pratiquer la solha avec un code d’honneur fort et un désir d’harmonie sociale. La shahama (magnanimité) est l’une des plus grandes expressions du sharaf, c’est à dire l’honneur dans la culture du Moyen Orient.

 

Solha et Justice actuelle

Bien entendu aujourd’hui il est impensable de boire un café avec un tueur sans que celui-ci ne soit passé par la justice telle qu’on la connaît. Mais malgré tout la solha continue d’officier sous le manteau et est un élément rituel majeur dans ces régions. Souvent aujourd’hui, les protagonistes demandent aux autorités le relâchement du coupable le temps d’une journée, afin que le rituel puisse se clôturer et s’effectuer, sans quoi la paix serait compromise. (NB : c’est en tout cas ce que soutient l’auteur du mémoire, en citant notamment un acteur de la solha en Palestine du nom de Elias Jabbour. Toutefois, je n’ai pas encore réussi à avoir la confirmation que la solha se perpétue dans ces régions; au Liban notamment la plupart des personnes interrogées me soutiennent que ces pratiques ont disparu.)
J’ai voulu recenser quelques points qui soulignent la grande différence entre la solha et notre justice actuelle, mais également les points communs :

⦁ Les membres de la jaha mettent en jeu leur honneur dans la résolution de ce conflit et doivent, en quelque sorte, être intéressés par l’issue de ce dernier. Le médiateur vit dans la communauté, à l’inverse des juges actuels qui doivent faire preuve d’impartialité. Les différents mécanismes et capacités déployés par les médiateurs sont ainsi conçus dans une visée qui va bien au-delà du simple arbitrage (tel qu’entendu par les approches d’origine occidentale) ou du simple règlement de litige (tel que traité par les tribunaux) Ainsi, l’impartialité, concept fondamental de la médiation occidentale,  n’existe pas pour la jaha ; bien au contraire, celle-ci doit être pleinement impliquée, voire intéressée, par l’issue du conflit.

⦁ Si le processus de réconciliation échoue, la jaha en est tenue pour responsable et c’est donc l’honneur, la réputation et crédibilité de chaque membre qui est en jeu. Par un jeu subtil, cet engagement corps et âme de la part des médiateurs est l’un des facteurs les plus importants pour la solha : en effet, les membres les plus influents de la société qui constituent la jaha mettent en jeu leur honneur et cela crée une situation de renversement en faveur de la famille lésée, ce qui balance fortement le sentiment d’humiliation que ces derniers pourraient ressentir autrement. Si le processus de réconciliation échoue, la jaha en est tenue pour responsable et c’est donc l’honneur, la réputation et crédibilité de chaque membre qui est en jeu. Par un jeu subtil, cet engagement corps et âme de la part des médiateurs est l’un des facteurs les plus importants pour la solha : en effet, les membres les plus influents de la société qui constituent la jaha mettent en jeu leur honneur et cela crée une situation de renversement en faveur de la famille lésée, ce qui balance fortement le sentiment d’humiliation que ces derniers pourraient ressentir autrement. 

⦁ Plusieurs manières didactiques sont utilisées pour arriver à un consensus : évincer certaines personnes qui pourraient raviver des points très sensibles et faire de la provocation, parler en tête à tête avec certains acteurs nécessaires à la réconciliation pour faire valoir leurs avantages à retrouver la paix et parler de détails qui pourraient être embarrassants s’ils étaient évoqués publiquement, puis la menace de sanction de la part des notables envers ceux qui pourraient être contre le processus de réconciliation.

 

Et concrètement ?

La première histoire dont nous parle Katcherian Meher est celle d’un conflit ethnique et religieux au Ghana, entre les Konkombas un peuple d’agriculteurs non organisés et les Dagombas, une communauté hiérarchisée avec une chefferie. Entre problèmes de partages territoriaux, dissensions électorales et la conversion par les Konkombas au Christianisme alors que les Dagombas ont préféré l’Islam, il y avait tout un panel de conflits qui ont failli faire basculer le pays dans la guerre civile, suite à des massacres et des cycles de vengeance. Un groupe de femmes s’est constitué comme médiatrices, pour réunir le chef des Dagombas et un jeune représentant Konkombas, ce qui a donné lieu à une paix toute relative et toutefois fragile.
Quelque chose de semblable se serait passé apparemment, grâce à un groupe de médiatrices, dans la région du Wajir au Kénya, menan à la réinsertion professionnelle et sociale des jeunes qui s’étaient engagés dans les combats.
Le troisième cas de figure met en jeu un groupe de paysans colombiens (Rio
Carare) qui cherchaient à vivre en paix sans être mêlé aux violences qui opposaient les
différents groupes armés avoisinants qui leur demandaient allégeance. Ce groupe de
pacifistes forma une association de paysans réunis autour d’un principe fondamental :
« We shall die before we kill.» Le mécanisme qui leur permit d’arriver à leur fin était d’organiser des rencontres en tête à tête avec les chefs militaires, s’assurant ainsi d’échapper aux diverses dynamiques de groupes et pressions institutionnelles qui auraient pu faire échouer le dialogue.
Finalement, la quatrième et dernière histoire se déroule au Tajikistan. A la chute
de l’Union Soviétique, ce pays d’Asie centrale s’est retrouvé dans une phase de transition complexe qui dégénéra très vite en guerre civile. Le pouvoir militaire était alors divisé en plusieurs factions : néo-communiste, islamiste ainsi que divers clans armés. Bien que les différents chefs fussent tout d’abord réticent à entamer le dialogue, un professeur de philosophie réussit à les convaincre de se réunir et de discuter d’un avenir commun. Suite
à maintes péripéties, ce processus aboutit à la tenue d’élections ainsi qu’à la formation
d’un gouvernement d’union nationale où toutes les factions étaient représentées. En effet, tel que le note le journaliste Ahmed Rashid, « Tajikistan is the only country in the region to have ended a brutal civil war with the creation of a coalition government that included islamiscists, neo-communists, and clan leaders.»

Conclusion

 

Evidemment, la paix est le dessein de la plupart des êtres humains sur cette terre mais la réalité géopolitique est souvent bien plus compliquée que ce simple voeu. La solha est intéressante en ce sens qu’elle est un complément à la Justice actuelle et répond à des besoins différents des besoins « Occidentaux ». 

Ainsi la solha tire son étonnante longévité et efficacité de la foi que chaque communauté a envers le jugement dernier. Il ne s’agit pas de juger les uns ou les autres car cela revient à dieu, mais il s’agit surtout de rétablir une harmonie brisée au sein de la société et retrouver un Etat de paix.
Comme le dit Anthony Giddens, en substance, les rituels sont cruciaux à la fois pour le bien-être émotionnel de l’individu mais également pour l’intégration sociale. Au Liban, comme le montre George Irani ou encore Lorita Haddad dont je vous partagerai bientôt le travail, une frustration persiste à travers l’amnésie imposée par les accords de paix et l’absence de rituel de réconciliation complique la réalité politique du pays.


A mon sens des zones d’ombres persistent dans le travail de Katcherian Meher. Il semble qu’on parle ici de crimes effectués dans le cadre de conflits entre deux « familles », mais il n’est pas fait mention de crimes abjectes et irraisonnés. Cela veut-il dire que les serial killer n’existaient pas dans ces sociétés et que c’est nous qui les avons créés ? Mystère et boule de gomme. De plus, il ne fait aucune distinction entre les tribus Jordaniennes, Palestiniennes ou Libanaises et l’absence de réflexion géopolitique amenuise l’efficience de son travail.

Un autre article fera prochainement référence à la transformation et l’évolution de rituels de paix autrefois inhumains. J’aimerais également écrire des articles par pays, pour ne pas mettre chaque particularisme dans un même sac et me rendre au Moyen-Orient pour confirmer mes lectures, mais cela demande un investissement que je n’ai pas encore. Je vous invite à lire le mémoire de Monsieur Katcherian Meher si vous le souhaitez en cliquant sur ce lien.

Ici se trouve la photo de George Irani, éminence de la recherche en technique de paix, Libanais et grand optimiste : L’Orient-LeJour a écrit un très bel article à son propos à lire ici

George Irani

Professeur en politique, médiateur et chercheur en PAIX

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