Journal de Bord – Traversée de l’Atlantique en Bateau-stop

 

Huck et Puck

Face à nous, au port de Tenerife, les mats des bateaux se balancent gaiement et tentent de rivaliser de beauté avec les montagnes bleutées qui nous surplombent.
Des nuages viennent piqueter les sommets pour ajouter un air mystérieux à ce moment fantastique. Les versants ont enfilé leur plus beau manteau de cactus, d’un vert fluorescent, comme pour narguer les yeux liquides des marins.
Nous sommes prêts à traverser l’Atlantique.
C’est un canard qui nous donne le signal du départ. Nous le prenons en sympathie, jusqu’à ce qu’il essaye de s’incruster comme cinquième membre d’équipage. Il vient nous souhaiter bon vent et nous interprétons sa visite comme un bon présage.
On largue les amarres, le départ est lancé !
Nous sortons du port en trombe, avec un moteur tout neuf, comme pour nous enfuir après avoir fait une mauvaise farce. Puis, doucement, nous prenons notre allure de croisière ; hissée la grande voile et sorti le génois. Nous voilà en train de danser d’un pied sur l’autre, amusés (certains moins) par le bal des vagues sous la coque. Je commence à encaisser le maximum de vocabulaire marin et apprendre les codes de la mer pour me fondre plus aisément dans ce nouvel Univers.

Le bateau sur lequel nous nous apprêtons à passer une vingtaine de jours s’appelle Aroha Kohanga. Il est tout neuf, tout propre et en plastique. C’est un catamaran que Laurent et Tim convoient jusqu’à Antigua pour une compagnie Française. J’aurais aimé un vieux bateau en bois, un monocoque à l’allure aventurière sur lequel j’aurais conviée la mémoire de Segalen, de Pierre Loti et de Jeromine Pasteur….
Mais la vie sur terre me fatiguait et je n’ai pas eu envie de résister au premier appel du large.
De toute façon, mon esprit est déjà patiné par la philosophie du voyage et l’odeur poussiéreuse des vieux grimoires. Il suffit à faire contraste avec l’allure aseptisée du bateau. A l’intérieur il est comme un vieux coffre au trésor que je m’applique à magnifier par le pouvoir des mots. Il faut dire aussi que l’équipage ne manque pas d’un tour dans son sac pour rendre l’atmosphère folklorique !

Nous sommes donc le 27 novembre et ce fut ma première journée en mer. Le soleil s’est couché, tandis que sur la toile de fond, derrière nous, se dessine une lune rougie, ronde et bien joufflue.
Le pilote automatique est enclenché, on dirait qu’un fantôme a pris les commandes du bateau.
Au décor s’ajoute une grande traînée argentée qui nous suit ; c’est sûrement la palme d’un Dieu marin ou d’une créature marine qui nous pousse dans la bonne direction.
Entre la roue qui bouge toute seule et les êtres divins qui s’invitent, nous sommes entre de bonnes mains !
Je n’ai plus rien à faire si ce n’est rêver, écrire et apprendre le silence.
Ce premier jour nous avons passée la journée à scruter l’île du bout du monde et nous baigner prêt des côtes. Hiero était notre dernière île avant la grande traversée. C’est un petit bout de terre ouvert aux vagues et aux vents de l’océan ; la lave a coulé sur chaque coin de ce monde sauvage et du bout de nos jumelles nous tentions d’observer les traces humaines. Nous étions avides de chaque morceau de béton, de chaque petite maison qui traîne, de chaque mouvement…comme pour les ancrer dans nos mémoires et nous souvenir des habitudes terrestres à notre retour. Il faut dire que pour tout souvenir nous aurons un phare, une route déserte avec deux panneaux de direction, une jetée en béton et un pêcheur assis sur le dernier rocher de l’île; nous risquons de devenir sauvages avec cette maigre récolte.
C’est le premier cadeau que nous fait l’océan.
Le premier de nombreux autres.
Les jours suivants nous respectons un rituel bien orchestré agrémenté de quelques surprises maritimes. Nous baillons comme des nains ronchons à chaque fois que nous prenons nos quarts de nuit. Nous invitons les dauphins en écoutant du Pink Floyd. Nous jouons à Aqualand en nous laissant emporter entre les deux flotteurs du bateau. Tim se laisse trainer, de temps à autres, sur son paddle par les vagues de l’océan.
Laurent fait des blagues douteuses, nous parle du coelacanthe et du tour du monde de Magellan. Le soir, parfois, il danse le disco.
Nous pêchons quelques Dorades Corifènes, ces poissons à la petite queue de sirène. Tim nous raconte des histoires de journaliste, comme la fois où il a été invité par le ministre Islandais des êtres invisibles à manger dans un restaurant chic, lui habillé d’une large toile de parachute et faisant des bruits d’ogre mal léché. Nous nous demandons si nous vivons dans la réalité. Nous jouons quelques airs de clarinette. Nous croisons nos deux premiers bateaux, Huck et Puck. Hissons la grande voile, affalons, prenons des ris, prenons le vent en ciseau, désespérons de notre vitesse. En 7 jours de traversée, notre allure moyenne a été de 5 nœuds, ce qui est l’équivalent de 9km/h. Nous aurions pu gagner le défi de lenteur. Les gens restés à terre, à la force de leurs jambes et de leur stress vont sans aucun doute plus vite que nous. L’ingéniosité marine n’a pas cherché à surpasser la bêtise humaine. Ce fut une bonne nouvelle de savoir qu’il est encore possible d’aller lentement sans qu’une tête de lièvre, apparue brusquement dans les nuages, vienne se rire de nous. Nous avons raison de nous la couler douce.

Les journées défilent ainsi comme sur la palette d’un peintre. Nous vivons chaque nuance, écoutons les notes du vent et chaque changement dans le paysage devient petit à petit le chef d’orchestre de nos corps, de nos rythmes.
Combien de fois suis-je tombée amoureuse ! Il me suffit de voir l’eau devenir encre, de sentir le mouvement de balancier du bateau, entendre le souffle apaisant des vagues pour que mon esprit formule une batterie d’exclamations béates. Si je procédais ce rituel à haute voix, ma conversation deviendrait vite abrutissante et une grande bouche au sourire illuminé remplacerait mon visage. Pour le bien être de l’équipage je m’abstiens et m’en tiens à quelques phrases poétiques, bien mesurées, bien placées.

Ainsi, petit à petit, je vis au pouls des vagues. L’eau dans mon corps devient un bijou de cristaux marins, mes veines se gorgent du liquide de l’océan, mes cheveux sont des filets d’argents tantôt accrochés à la lune, tantôt accrochés au soleil ; Les jours sont emportés par le vent et se confondent dans les vapeurs d’eau. Il n’y a plus d’espace-temps.
La nuit, la lune déplie un tapis flottant devant nous et les nuages lorsqu’ils sont là, se transforment en un savant palais oriental. Les contours sont brodés à l’encre du ciel et l’architecture est aussi variée que notre imagination. Imperturbables, nous avançons vers ce nouveau monde.
Le matin, le soleil se lève doucement et colorie le ciel d’un bleu de maternité. Tout est fluide. Les éléments nous ménagent. Comment serait-le monde si chaque changement était grossier, brutal ? Nos yeux seraient constamment sollicités par une frénésie de couleurs, rendus fous comme sous les néons d’une boite de nuit. Nos oreilles se tordraient dans tous les sens. Nous aurions fière allure ! Heureusement, tout est bien orchestré et je peux continuer à me délecter de ce chant marin sans craindre un inversement soudain de la réalité. Tout est annoncé, il suffit d’écouter et apprendre à lire le monde.
Ce rituel et cette danse des éléments suffisent à me rassurer.
L’océan marque ma peau et s’inscrit dans mes muscles.
Petit à petit je perds certaines habitudes terrestres. Je repense à la ville que je viens de quitter, ses codes, ses sons et ne peux m’empêcher d’appréhender le retour.
Je m’amuse à tester les résistances de mon postérieur aux roulis de la mer. L’appréciation se conclut par la constatation d’une bonne ergonomie, presque comme si la forme ronde et parfaite avait été conçue pour ce genre de cabriole.
Coincée entre deux continents je pense aux personnages fantastiques que je vais encore rencontrer sur mon chemin et me rappelle, comme dans un brouillard passé, la petite troupe de bateau stoppeurs que nous avions constitués à Las Palmas.
Je nous revoie et revis quelques scènes. La tête au dessus des poubelles, les babines pleines de glace au chocolat, nous explosons d’un rire sonore et nous réjouissons de la récolte pantagruélique que nous venons de faire. Ce soir ce sera yaourts à la noix de coco, au kit kat et aux smarties. Et quelques épinards en entrée.
Mouss est parti faire du Reiki avec la doyenne des poubelles, nous sommes donc deux à ramener les victuailles du festin au campement. En route nous achetons quelques bières. Il faut bien fêter ça ! Mon acolyte de récolte ce soir s’appelle David ; c’est un grand dadet, d’apparence assez forte, toujours vêtu d’une salopette bleu marine qui tombe sur une chemise crasseuse de vieux pirate. Le tout coiffé d’un sempiternel chapeau à plume. Il n’hésite pas à mettre les mains dans les poubelles, en plein dedans ! L’allure sied bien au personnage ; sa seule présence me rappelle les campagnes rustres de mon pays, la gnôle de poire et les chants paillards. C’est un bon plaidoyer pour la France !
Nous arrivons tout chancelants de provisions au niveau du lieu dit Alcaravaneras. Du haut du balcon nous apercevons Shounta et annonçons notre venue ! Même si c’est une maison à toit ouvert, nous conservons les bonnes manières !
L’endroit est plaisant pour un camp de fortune. Comme des enfants nous avons installé notre cuisine, notre lit et notre salle à manger entre les barques. Les frontières sont imaginaires. Les pieds dans le sable nous vivons dans un grand jardin et nous prélassons d’une grande baignoire à notre disposition. Nous avons tout ce qu’il nous faut, un réchaud, une couverture et des amis qui viennent nous visiter depuis le balcon.
Toutefois, préparez vos plus beaux atouts si un jour vous vous retrouvez au même endroit ; il faut savoir que le secteur qui s’étend des cocotiers jusqu’aux barques est un endroit très convoité ! La veille nous avons eu la visite d’un jeune footballeur de plage escorté par sa copine, gonflée comme un ballon, et d’un vieillard édenté. Le mâle s’est avancé sur la piste, conquérant, pour nous avertir que ce territoire lui appartient et que le vieil homme qui l’accompagne est indigène de cette plage depuis 20 ans. La femme et le vieux se sont assis un peu plus loin pour regarder ; on aurait dit un exercice pour tester ses atouts de conquistador. En à peine quinze minutes, à coup d’échange de cigarettes et de balles de jonglage l’animal s’est vite transformé en un gros bras attendrissant. Il s’est mis à jouer avec les balles de cirque comme sur un terrain de football, faisant aller ses pieds et ses mains dans tous les sens et nous demandant des conseils à tout va pour améliorer ses dribles. Autant dire que la scène en est devenue cocasse et que nous n’avions plus de soucis à nous faire, si ce n’est peut-être accepter ce nouveau voisinage. Mais le soir même, alors que nous prenions l’apéritif près du mouillage, la femme et le footballeur ont forniqué sur le territoire conquis. Encore un exercice de figuration qui a fini par attirer l’œil coquin des policiers. Pas besoin de prise de bec, nous avons retrouvée notre grande maison aussi vite qu’elle était partie !
Je n’ai dormi que deux nuits dans ce petit recoin, car dès le lendemain nous avons trouvé une maison inoccupée dans la ville. Nous avons fêté cela à la bougie, avons décoré les murs de nos pensées libertaires (pour ne pas dire libertines) et avons réussi à négocier avec le propriétaire pour rester deux semaines. Une routine s’est vite installée ; le petit déjeuner au Sailor’s Bar où je retrouvais quelques membres de l’ARC, le petit plaisir des poubelles une fois la nuit tombée, beaucoup de paroles, beaucoup de rencontres, beaucoup de mouvements. Pour moi ces quelques jours ont été difficiles. La vie en communauté, le manque d’hygiène, le manque de solitude, l’envie de toujours être au top de ma forme pour conserver ma lumière…tout cela a fini par m’épuiser plus qu’autre chose. J’ai pourtant fait de belles rencontres et ce sont toutes ces personnes merveilleuses qui repoussaient chaque jour mon envie de m’échapper de la ville.
Nous étions au moins une vingtaine d’auto-stoppeurs à Las Palmas, autant dire que nous formions une petite communauté aux quatre coins de la ville. Quelques uns comme Mitch’ et Simono étaient restés planqués sous leur cocotier. C’étaient ce qu’on appelle des solitaires et leur présence était des plus douces. Ensuite un peu plus loin vers le Nord de la ville se trouvait Syrie, une magnifique Danoise dont les dreads serpentaient toujours autour d’un corps noble, assumé. Il y avait Nastasia aussi qui avait très vite trouvé un bateau, au sourire d’une naturelle beauté.
Puis il y avait les inséparables copains de dortoir, David, Shounta et tous ceux qu’on rencontrait sur la route, au fil des hasards. Lucas, le photographe, avec son fameux credo « Fake it until you make it » qui croyait fermement au pouvoir de l’auto-conviction : se dire photographe avant même d’être reconnu comme tel lui a permis de croire en lui et de ne pas attendre l’approbation des autres pour le devenir réellement. Une vraie philosophie du Bovarysme ! Kiké, que je surnommais cebolla ou tea-tree pour plus de facilité, un catalan excentrique à la fourrure dreadeuse et à l’œil vif des pirates. Son rêve était de piquer un bateau abandonné, il connaissait déjà toutes les lois pour cela, mais il savait aussi ce qu’il encourait. Pour l’instant il était sur l’affaire d’un vieux bateau à rénover et s’était dégoté quelques copains pour tenter l’aventure avec lui. Stefano, l’Italien, gardait ses distances mais ne pouvait s’empêcher de suivre cette histoire d’un œil intrigué, presque intéressé. Ses cheveux tourbillonnaient autour de sa tête et la boucle d’oreille qui pendait à son oreille lui donnait une allure de mauvais garçon qui contrastait avec l’âme de poète qu’il était. Un jour il est parti à Puerto Mogane tenter de retrouver une « blonde » qu’il avait rencontrée une seule fois, avec qui il avait discuté pendant des heures, et qu’il espérait retrouver au même endroit, au même bar, sans pouvoir prévenir de sa visite. Il est revenu bredouille, un peu triste mais heureux d’avoir tenté sa chance. Une aiguille dans une botte de foin pour un éternel rêveur. Après m’avoir conté ses histoires d’amour passées il m’a dit cette phrase « Quand on a aimé quelqu’un, on ne cesse jamais de l’aimer. C’est seulement la relation que l’on a avec cette personne qui change, ça ne peut pas être le sentiment. » Depuis je me répète cette phrase à loisir, elle est comme un petit zeste qui me redonne le sourire et combat le démon de la solitude quand celui-ci m’envahit.
Et puis aussi, dans la liste des compagnons de dortoir, il y avait Mouss ! Mouss était le plus illuminé d’entre nous. Petit, maigrichon, des rastas maigres sur le front et un cœur plus grand que sa tête. Un homme sans prétention. Tombé il y a peu dans la marmite de la spiritualité, son discours s’organise autour du mot énergie. Ce n’est pas une pub pour fanta, il croit dur comme fer que nos corps sont des émetteurs et récepteurs d’énergies, la plupart venues du ciel et que nous devons en permanence y prêter attention. A ses dents on remarque facilement qu’il a déjà de la bouteille mais ses yeux ont conservé la ferveur de l’enfance. Il s’extasie de toute chose et ne quitte jamais son compagnon de route, un chien nommé Pinxel. Pour comprendre sa philosophie, essayez de marcher et vivre 24h sur 24 en ayant la main gauche partiellement ouverte, l’index replié sur le pouce pour former comme une antenne. Vous serez en permanence branché sur les énergies cosmiques, c’est pas cher l’abonnement ! Si vous y parvenez (ce qui mine de rien n’est pas chose facile) vous entrerez en communion avec Mouss et il se fera une joie de vous accueillir !
Enfin je me souviens de Neree. Neree porte le nom du bateau sur lequel il est né. Autant dire qu’il a des jambes d’océan. Et des cheveux d’ange. Son visage fourmille de gentillesse et ne se défait jamais d’un sourire qui a été collé là à tout jamais.
Il faisait partie d’un équipage régate de l’ARC. Je l’ai rencontré un soir d’imposture ; notre troupe de bateau stoppeurs s’était gentiment faufilée dans une fête privée en se faisant passer pour d’excellents musiciens. Une dizaine de personnes aux couleurs extravagantes avait débarqué sur le ponton et, en tête, j’avais été accueillie par un « Bienvenue ! C’est mon anniversaire ! Vous arrivez à la fin de la fête, il n’y a plus rien à manger mais bienvenue ! ». Son sourire pétillant remplaçait le champagne. Nous avons parlé quelques temps puis nous sommes liés de sympathie, comme d’une affection enfantine. Le lendemain c’était à notre tour de l’inviter chez nous, sur la plage ; nous avons dessiné à même le sol un Dieu en toge romaine et une créature marine dotée de tous les atouts des créatures terrestres (une trompe, des pattes, des ailes…). C’est la créature qui le suivra dans 3 ans, lorsqu’il s’embarquera pour un tour du monde en solitaire dans une course fantastique de vieux bateaux, la Golden Globe Race !
En attendant ces folies épiques aux quatres coins du monde, je reviens les pieds sur mer, rêveuse des choses passées et heureuse des choses à venir.

 

Ninon

Ninon

Auteur

Passionnée d’écriture, de voyage et d’anthropologie j’ai tenté de réunir ces passions en ce même lieu : la gazette des anthroposages.
Ce site se donne pour mission de vulgariser l’anthropologie et d’utiliser ses outils pour la compréhension de l’actualité. Toutes les contributions d’ethnologues professionnels ou amateurs sont bienvenues, je les étudierai avec beaucoup d’attention !
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