Le Grau-du-Roi, France, le 28 décembre 2020

« C’est avec ce mélange de folies, d’erreurs, de réussites et de tentatives que je me présente aujourd’hui devant vos yeux que je ne connais pas encore mais avec qui j’aimerais converser un jour ».                                              L’espoir me dévore le cœur et parfois c’est à quelques lignes joliment formulées que j’accroche la lueur d’un avenir un peu plus radieux, un avenir qui me ressemble. Crispée à mon écran d’ordinateur, j’envoie cette lettre gorgée d’envie et d’humour à mon magazine préféré pour participer à un concours qu’ils ont lancé et dans l’espoir de faire un reportage à l’autre bout de la planète. Mais alors que mon esprit vagabonde sur les steppes de Mongolie et vogue en Indonésie, le froid agrippe mes mollets et, lentement, je me glisse hors du lit pour rallumer le poêle à pétrole. Pendant quelques minutes une odeur toxique envahit la cabane roulante dans laquelle nous vivons, la Karoumette comme nous aimons l’appeler. L’hiver est froid et la pandémie mondiale rajoute des touches lugubres à ce mode de vie précaire que nous avons choisi : un camion aménagé pour seul carrosse et pour seul toit. Les panneaux solaires ne sont pas suffisants pour éclairer notre modeste demeure et, comme pour faire honneur aux anciens écrivains, nous nous retrouvons souvent éclairés à la flamme d’une bougie.Parfois le soir on se réchauffe en paroles mais, lorsqu’il n’y a plus rien à se dire, après deux mois confinés et sans travail, nous nous abandonnons mollement chacun dans notre coin, les yeux bronzés par la lumière bleue de nos téléphones. Faisant honneur à la coutume, une fois le chauffage allumé, je retourne me blottir et commence cette sempiternelle quête aux informations sur youtube. Une miniature grisonnante attire mon regard, j’hésite à cliquer car le titre étale en gros le mot « Vengeance » et je suis plutôt d’humeur à regarder la fabrication des barbes à papa ou les parcs d’attraction de Corée du Nord. Mais, hasard et curiosité se mêlent à mon esprit, et je clique passivement sur le lien. La jeune youtubeuse parle d’un code de loi et d’honneur qui sévirait encore dans les Montagnes du nord de l’Albanie, faisant le malheur de centaines de familles qui sont obligées de vivre enfermées pour échapper à la vendetta. C’est là, sur cet écran de quelques centimètres qu’apparaît le jeune Johas et un ethnologue intriguant. Ayant moi-même fait des études d’ethnologie/anthropologie et commençant doucement une chaîne youtube de vulgarisation, mon sang ne fait qu’un tour et je décide d’aller à la rencontre de cet Anthropologue.Fatiguée d’attendre qu’un comité de juges décide de mon avenir, je décide de préparer mon sac-à-dos, mon appareil photo, un micro et d’acheter dans la foulée un billet pour l’Albanie.

A peine la frimousse sortie de l’avion, je remarque ce soleil doux qui croustille sur les joues des gens. A Tirana, la capitale, les légumes se pressent sur les étales de marchés colorés, l’air méditerranéen s’engouffre dans les petites ruelles et des Eglises modernes côtoient une mosquée ottomane et des bains Turcs. Alors que je laisse traîner mes yeux sur la place principale, une main lourde vient se poser sur mon épaule. Fier et droit, un homme affable se tient derrière moi. Il est vêtu d’un épais manteau, trop grand pour lui, qui lui donne un air rustre et trompeur au premier regard. Il m’a sûrement reconnue aux signes distinctifs que je lui avais indiqués : un foulard bordeaux négligemment noué sur la tête, une longue robe de velours bleutée et des boucles, semblables à  de petits encensoirs, qui laissaient échapper quelques gouttes de rosée à chacun de mes pas. Il faut dire aussi que les touristes au regard hagard et perdu sont encore peu à se promener en Albanie.                                                                                                                            Sans un mot je le suis et nous nous dirigeons vers le musée d’archéologie. Aleks est un ethnologue et il s’apprête à me dévoiler un des socles de la culture Albanaise, le Kanun, un code de loi et d’honneur qui date du XV° siècle. Le vieux livre poussiéreux et parcheminé sort d’un coffre, rangé là au hasard d’une pièce voûtée, comme si plus personne ne s’y intéressait. Mais c’est tout le contraire et c’est bien pour cela que je suis là. Johas, ce jeune garçon qui a mené mes pas jusqu’ici a été frappé par la malédiction de ce Kanun, de cet esprit vengeresse qui codifie cet opus menaçant, notamment l’honneur et « la reprise du sang ». Frileuse, je ne m’attarde pas face à l’objet de tous ces malheurs et demande à Aleks de m’emmener rencontrer le jeune garçon. Sa vieille mercedes est garée non loin de là et nous mène sur une route droite, certaine, à travers la capitale puis s’éloigne de plus en plus vers les montagnes du Nord du pays. Alors que la radio grésille sur quelques chansons traditionnelles, j’entends les freins grincer dangereusement et le cuir des vieux sièges se raidir. Fac à nous, une rue moderne, qui laisse apparaître un ciel lacéré de fils électriques et d’arbres décharnés. A ma droite se trouve un mur, haut de quelques mètres qui laisse à peine apercevoir le toit d’une petite maison pauvre et âgée. Je m’écarte pour laisser passer un Aleks un peu interloqué et gêné, mais déterminé, qui s’en va frapper à la lourde porte en bois. Bien sûr nous avions prévenu la famille de notre venue mais c’est timidement que la porte s’est ouverte sur une petite dame, un peu forte, dont les habits couleurs fushia détonnaient avec l’environnement fâcheux du quartier et l’ambiance lourde qui nous avait menés jusqu’ici. << Je suis heureuse de vous voir ici, nous dit-elle dans un albanais parfait. Mais ne restez pas dehors, entrez-donc. Vite ! >>

A peine entre-baillée, la porte fut refermée en un cliquetis de serrures et de cadenas. Nous fûmes sitôt précipités à l’abri du ciel et des regards, dans une pièce sombre et embrumée. Mes yeux mirent quelques secondes pour s’adapter à cette nouvelle obscurité, mais lorsque j’eu recouvert la vue, c’était pour voir le sourire franc et calme d’un jeune garçon de 18 ans face à moi. Je rencontrais enfin Johas ! 3 ans étaient passés depuis la publication de la vidéo qui m’avait fait découvrir son histoire. J’avais face à moi un jeune qui découvrait, tant bien que mal, les joies de devenir un homme. Il nous fit nous asseoir, Aleks et moi, pour nous proposer un verre de Bozë, une boisson de mais fermenté légèrement alcoolisé, ou du dhallë, une sorte de yaourt liquide. Fatiguée du voyage et grisée par l’aventure que je menais, je me suis laissée tenter par la boisson de Bozë, à la couleur du cuivre et du soleil. Alors que nous trinquions à cette nouvelle rencontre, je les entendais se dire à voix basse « Gezuär », autrement dit « à votre bonheur ». Johas posa ensuite son verre et plongea ses yeux bleus dans les miens :
<< – Ainsi-donc, j’ai cru comprendre que vous êtes journaliste c’est bien cela ? Et que vous aimeriez documenter le malheur dans lequel ma famille et moi sommes plongés depuis plus de 3 ans ?
– Humm, c’est à peu près cela balbutiais-je. Je…je ne suis pas tout à fait journaliste, j’aimerais juste le devenir. Et ton histoire m’a touchée. J’aimerais comprendre un peu mieux ton histoire et pourquoi il n’y a aucune solution à ce cycle de vengeance…?
– Il n’y a pas grand chose à dire…C’est très rare lorsqu’une famille arrive à trouver la paix après un meurtre ou l’atteinte à l’honneur de quelqu’un.
– Votre père est en prison pour avoir tué quelqu’un c’est bien cela ?
– Oui exactement. Mais la justice traditionnelle ne suffit pas à apaiser les victimes. Je suis obligé de rester enfermé ici, pendant 7 ans, car c’est le seul endroit où ils n’ont pas le droit de venir me tuer. Cela fait 3 ans que je ne peux plus sortir.
– Et arrives-tu à accepter cette situation ?
Johas lança un regard furtif à sa mère, comme pour demander l’autorisation de dire la vérité.
– Ce n’est pas facile tous les jours, dit-il d’une voix étouffée. Je regarde la télé, une femme vient me donner des cours 3 fois par semaine, parfois mes anciens amis viennent jouer avec moi dans la cours mais c’est très rare. J’ai oublié le monde extérieur, je ne sais plus trop quoi leur dire…Eux connaissent des filles et parlent de ça très souvent. Moi je n’ai que les réseaux sociaux pour découvrir le monde et les autres…
– Le plus dur, intervint sa mère, c’est qu’il existe un groupe de médiateurs nationaux et la possibilité d’obtenir une trêve peut-être définitive, mais l’honneur est tellement ancré dans nos mœurs que la famille victime refuse toute négociation…
– Et vous, que pensez-vous de cet honneur ?
– Je pense qu’à l’époque du prince Lek Dukajin, celui qui a écrit le Kanun Albanais pour éviter les querelles intestines entre familles, l’honneur avait encore toute sa place. Il a établi des règles strictes et seul le tueur pouvait être soumis au besoin de vengeance et de gjakmarrja, la reprise du sang. Mais aujourd’hui ce sont tous les hommes de la famille qui sont ciblés, cela n’a aucun sens ! Johas n’a rien fait, il est juste le fils d’un meurtrier, et sa vie est doublement détruite par l’absence d’un père et le poids d’un honneur dégoulinant qui l’empêche de vivre comme les garçons de son âge !
– Donc si je comprends bien, tu dois encore rester entre ces 4 murs pendant 4 ans, jusqu’à tes vingt-deux ans et ce sera fini ?
– Je n’ose y croire mais je crois que oui…La période de vengeance ne dépasse pas les 7 ans.
Un coup métallique raisonne soudain dans la pièce. La mère de Johas se précipite brusquement dans la cours, il semble s’agir d’une visite inattendue. Après quelques minutes de silence et d’échange de regards, nous voyons dans l’embrasure de la porte apparaître une grande dame, vêtue d’une fourrure imposante et d’une chevelure frivole. Derrière elle la petite mère semble sautiller d’un bonheur irrépressible et pousse la nouvelle invitée à l’intérieur de la cuisine. Elle est priée vivement de s’asseoir et engouffre avec elle un vent de vitalité et de renouveau. Son nom est Lubiana Sandrelle et elle vient de Hollande pour rencontrer Johas. Décidément c’est la journée des surprises pour le jeune garçon !

Ninon

Ninon

Auteur

Je vous propose une suite de récits fictifs et imaginaires basés sur des réalités anthropologiques. Cela afin d’évader nos esprits le temps de quelques lignes tout en découvrant des pratiques encore vigoureuses de par le monde. Ce fut un vrai bonheur pour moi d’écrire « Mina et l’éleveur d’oiseaux », me permettant d’imaginer des solutions et des rêves par la force de l’écriture, là où bien souvent le simple individu que nous sommes ne peut rien faire. 

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