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Pour ceux qui aiment la poésie alambiquée du vocabulaire ethnologique, belle balade sémantique et intellectuelle ! Pour ceux qui n’aiment pas trop les mots compliqués et qui sont encore novices en anthropologie je vous invite à lire d’autres articles, plus simples, afin de ne pas vous dégoûter d’emblée de la discipline. Si vous êtes aventureux et avez le cerveau bien accroché, belle balade à vous aussi 😉

La pensée divine dont de nombreux occidentaux semblent s’être défaits, arborant fièrement leur liberté de penser, n’est-elle pas en réalité une illusion de libération ? C’est en tout cas l’analyse que semble faire Stéphane Breton dans son article “De l’illusion totémique à la fiction sociale” : «nous ne sommes plus capables de voir, c’est là le prix d’une autre servitude, que le divin n’a fait que changer de visage » (S. Breton, 1999 : 144). Par divin il entend l’idée d’une structure symbolique extérieure à la société qui légitime l’organisation des rapports internes à celle-ci et qui viendrait “naturaliser” l’ordonnancement du réel.
Or, pour les anthropologues et les linguistes, le langage est à la base de nos représentations et ne serait pas le reflet d’une réalité objective. Légitimées par un processus de naturalisation, nos catégories de pensée se donnent comme universelles et naturelles : il est donc difficile de mettre en perspective ces schémas inconscients. L’étude des mécanismes à l’oeuvre, telle qu’opérée par Claude Lévi Strauss notamment, peut-être nécessaire pour accepter que nos modèles ne sont pas universaux et que nos catégories sont arbitraires mais qu’une constante persiste malgré les cultures : le besoin de classifier le réel. Quelles sont donc les principales caractéristiques de cette pensée classificatoire ? C’est ce que nous allons tenter de résumer dans ce court exposé en examinant tout d’abord l’importance de la linguistique dans l’entreprise anthropologique pour ensuite étudier la classification du monde entre sacré et profane et finalement conclure par la logique systémique à l’oeuvre.

La linguistique et le système classificatoire

Ferdinand de Saussure, précurseur de la linguistique structurale, constate que la rupture est à la base de la catégorie : pour penser une catégorie nos capacités cognitives l’opposent nécessairement à une autre. Le langage est donc métonymique et syntagmatique en ce sens qu’un terme ne peut exister et prendre sens qu’en opposition à un autre : la métonymie utilise une partie de l’objet pour désigner le tout, le terme utilisé n’existe donc qu’en présupposant l’existence du Tout – de même le syntagme en linguistique rend compte de la logique interne à une phrase, les mots prenant sens par rapport à la place qu’ils occupent et leurs relations aux autres mots. Les anthropologues voient une analogie entre la structure linguistique inhérente au langage humain et les institutions sociales : chez les Pano par exemple “L’ « autre », aussi lointain soit-il, est l’incontournable antagoniste sans qui l’on ne pourrait exister” (Philippe Erikson, 1986 : 190). Les relations d’oppositions dans l’approche structuraliste ne sont donc concevables que de manières analogues les unes avec les autres, faisant sens dans la relation et non pas isolément : on ne peut comprendre le rapport à la violence de façon isolée dans la société étudiée par P. Erikson tout comme on ne peut comprendre la prohibition de l’inceste qu’en tenant compte de la nécessité sociale de créer du lien avec l’Autre par biais de l’exogamie chez Lévi-Strauss. Classer revient donc nécessairement à penser l’objet en rapport avec d’autres. Les systèmes de dénomination étudiés par l’auteur de La pensée sauvage permettent de positionner ego par rapport à autrui et l’inscrire dans la société, dans une lignée; lui donner un nom lui permet d’exister en rapport à d’autres objets, s’il n’a pas de nom il ne peut pas exister socialement. Prenons l’exemple des teknonymes et nécronymes en opposition avec les acronymes dans la société des Penans : les enfants sont nommés par autonyme (c’est-à dire leur nom propre) à défaut car la relation aux autres est rendue indisponible (le teknonyme c’est-à-dire la relation à un autre vivant est accaparé par les parents ou le nécronyme, relation à un parent mort n’est plus valable.) L’autonyme est donc dévalué car il n’inscrit pas le soi dans une relation à autrui, il n’est qu’une position d’attente. La logique classificatoire est donc à l’oeuvre dans la pratique des dénominations : les “choses” doivent nécessairement être positionnées par rapport aux autres pour que la société puisse concevoir l’existence de cette “chose”. De plus, cette pensée classificatoire ne se limite pas à des oppositions binaires mais on constate également des chaînes symboliques d’exclusion analogues entre elles : Yvonne Verdier (“La Femme-qui-aide et la laveuse”, 1976) montre que le statut physiologique d’une femme est relié à un statut social et un savoir faire. L’adolescente qui entre dans le cycle féminin est reliée au sang et à la couture, la femme ménopausée est associée à l’accompagnement des morts et des enfants. Leach montre également cette analogie possible entre les classifications animales en matière de consommation et les classifications matrimoniales, le tout par rapport à ego.

Les systèmes de classification entre sacré et profane

La difficulté cognitive qu’a l’être humain pour penser un entre-deux mène à des vides dans la société qu’il s’avère parfois impossible de combler : Pierre Clastres montre que chez les Indiens Guayaki aucun intermédiaire n’est pensable entre homme/femme. Édifiant est l’exemple de ces deux chasseurs blessés qui, ne pouvant plus chasser ne sont plus considérés comme des hommes : l’un devient femme, l’autre se tue. Toutefois, s’il peut aboutir à une non-existence sociale comme dans ce cas, cet “entre-deux” peut également mener à une sacralité : c’est ce que Leach tend à montrer notamment dans L’unité de l’homme. Selon lui, la pensée classificatoire est ce qui permet d’envisager les discontinuités dans un continuum, autrement dit la pensée classificatoire permet de concevoir ce qui sort de la norme établie. Certaines discontinuités sont donc inconcevables et mènent à l’inexistence de la catégorie, mais certaines discontinuités peuvent être envisagées et faire l’objet de rituels; dès lors elles sont sacralisées. Y. Verdier rend compte de l’opposition entre la femme rousse et la femme enceinte : dans l’imaginaire du petit village étudié, la femme rousse a par exemple toujours ses règles alors que la femme enceinte ne les a jamais. Elles s’opposent ainsi respectivement comme l’incarnation symbolique du mal ou du bien, mais elles sont analogues dans leur caractère “divin” et “sacré” qui les distingue de la femme normale. Mary Douglas dans Purity and Danger considère que les animaux qui n’entrent pas dans l’ordre supposé divin sont classés comme impurs : dans le Lévitique ce sont les animaux qui ne sont classables ni dans la catégorie animal céleste, terrestre ou aquatique qui font l’objet d’interdictions alimentaires ou sont considérés comme souillés. Lévi-Strauss va également chercher à voir comment les sociétés dépassent les oppositions binaires et élaborer cette théorie du sacré. Le Trickster, tout comme le Christ, la Vierge Marie, le clown ou le chamane sont de l’ordre du tabou et du sacré car ils sont des catégories médiatrices, entre deux mondes que l’on ne peut pas classer dans le continuum normal de l’existence. Leach quant à lui va encore plus loin et considère qu’il faut penser de manière graduelle par rapport à ego, entre proche et lointain. Pour lui, les animaux qui sont à l’extrémité d’une catégorie sont également soumis à un traitement particulier : dans le système anglais, le chien et le cochon sont sacralisés dans leur consommation sans être pour autant “hors catégorie”.
De plus Leach ajoute à cela, tout comme Lévi-Strauss, l’idée selon laquelle le tabou de comportement puisse venir d’un tabou verbal : chez l’auteur de La pensée sauvage la peur des fantômes viendrait du système de dénomination lui-même et non le contraire, chez l’auteur de L’unité de l’homme la proximité phonétique d’un terme avec un autre peut le rendre tabou (horse en argot se transforme en oss phonétiquement proche de ass : ainsi les anglais ne mangent pas de cheval, considéré sale et impur). Le langage peut donc lui-même être à l’origine de classifications sociales ou de peur que l’on considère comme légitimes, innées, naturelles. L’étude du langage en anthropologie et l’étude des classifications permettent donc une approche réflexive des systèmes de parenté, de magie, d’économie, de religion en apportant une compréhension des structures à la base de toutes ces institutions.

Selon Leach, la perception d’un petit enfant ne montre qu’un continuum mais une nécessité discriminatoire pour penser le monde vient s’imposer “en temps utile”(1980 : 273). Pour qu’il y ait du nous, il faut qu’il y ait du eux : il nous faut donc procéder à une vision discontinue du réel. Or, cette discontinuité, pour continuer d’opérer de manière radicale doit être comblée (puisque la nature n’aime pas le vide) par ce que Leach appelle le tabou et le sacré. Ainsi fait, cet ordonnancement du réel serait rassurant et se donnerait sous des airs de logique afin de se légitimer. La pensée classificatoire ordonnerait donc le réel sur des préjugés nécessaires au positionnement de l’individu dans la société et à l’intégrité du groupe. Même si Lévi-Strauss considère que ces structures peuvent être modifiées, la pensée structurante reste à l’oeuvre dans ce qui semble la destinée de l’être humain : différencier pour pouvoir s’identifier, classer pour pouvoir exister, concevoir et se penser.

Ninon

Ninon

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Passionnée d’écriture, de voyage et d’anthropologie j’ai tenté de réunir ces passions en ce même lieu : la gazette des anthroposages.
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