Cette année 2020, lors du procès de Mariana Ferrer, la justice Brésilienne invente un nouveau terme « estupro culposo » soit « viol sans intention ». Selon le procureur en charge du procès, l’accusé ne pouvait pas savoir que la victime n’était pas en état de consentement. Il aurait donc violé la jeune femme sans en avoir l’intention. Ainsi l’accusé est libéré de toute charge et la victime laissée béate.

Face à cette grossièreté juridique je me suis interrogée et ai tenté de comprendre les mécanismes des violences envers les femmes au Brésil. Deux articles ont particulièrement attiré mon attention, qui traitent du genre mais essentiellement du racisme. Je ne suis pas certaine que la couleur de Mariana Ferrer joue un rôle décisif dans le procès, mais c’est une piste envisageable. Nous verrons à travers ces articles que l’héritage colonial et le poids de l’esclavagisme pèse encore lourd dans l’inconscient subjectif au Brésil.

Ninon

Ninon

Auteur

Passionnée d’écriture, de voyage et d’anthropologie j’ai tenté de réunir ces passions en ce même lieu : la gazette des anthroposages.
Ce site se donne pour mission de vulgariser l’anthropologie et d’utiliser ses outils pour la compréhension de l’actualité. Toutes les contributions d’ethnologues professionnels ou amateurs sont bienvenues, je les étudierai avec beaucoup d’attention !

Une société métisse

Un premier élément de réponse se profile à travers l’étude de Valeria Ribeiro Corossacz « Dénoncer la violence. Silences et prise de parole autour du harcèlement sexuel envers les travailleuses domestiques au Brésil « .
Une valorisation du métissage dans le discours dominant semblerait légitimer les relations sexuelles imposées par les maîtres européens envers les femmes d’origine africaine. Dans l’exégèse de l’identité nationale c’est grâce à cela que la société Brésilienne est aujourd’hui métisse et doit continuer à l’être.
La situation économique des travailleuses domestiques souligne également l’idée selon laquelle les employeurs peuvent faire un usage illimité du corps des employées : le Brésil est l’un des pays d’Amérique Latine à avoir mis en place les mesures législatives les plus avancées pour favoriser l’égalité de ces travailleuses domestiques mais leur salaire reste inférieur de 60% à celui des autres travailleurs !
De plus la culture populaire médiatique (telenovelas) reflète l’image d’une travailleuse séductrice qui consentirait subtilement à ce jeu avec l’homme blanc, employeur. Dans l’article de V.Ribeiro la position de l’épouse et maîtresse de maison est souvent celle de protectrice de son mari, qui ne croit généralement pas les paroles de l’employée et pense que c’est cette dernière qui a provoqué l’homme.

 » Ce type de renversement, qui n’est pas spécifique au contexte brésilien
mais qui est récurrent dans plusieurs situations de viol ou harcèlements vécues par les femmes, permet de produire l’idée qu’au fond, la femme aurait consenti, ou qu’elle aurait pu se dérober, « elle n’aurait pas dû se faire violer » (Mathieu 1991: 149).  » (V.Riberiro, 2020 : page 7 dans « Dénoncer la violence. Silences et prise de parole autour du harcèlement sexuel envers les travailleuses domestiques au Brésil « . )

Valeria Ribeiro Corossacz

La décrédibilisation de la parole de la femme et l’accusation de ses tentatives de séduction nous renvoient directement à la vidéo du cas de Mariana Ferrer, où l’ont voit clairement le procès d’une jeune femme établi par 4 hommes blancs : à voir ici. Ainsi, comme l’écrit une journaliste dans un édito d’El Pais Brasil « la peur de l’intimidation les rend muettes ».

V.Ribeiro conclut que le silence reste la seule arme pour ces employées et qu’aucun recours auprès de la justice ne semble prometteur pour elles. « Ce choix signifierait rendre publique la violence, subir la stigmatisation qui lui est associée, tout cela pour une probabilité très basse d’obtenir une victoire judiciaire. » (V.Riberiro, 2020 : 8) Le cas récent de Marianna Ferrer, qui n’est pas travailleuse domestique mais reste sûrement stigmatisée de par son genre et sa couleur, vient appuyer cette dédramatisation de la violence envers le corps des femmes et plus précisément des femmes de couleur au Brésil.

 

 

LMP (La Loi Maria da Penha)

« La LMP est le fruit d’une lutte historique des mouvements féministes et de l’effort collectif d’organismes publics brésiliens et internationaux. Elle est devenue une référence internationale sur les questions de violence faite aux femmes. » La loi LMP soulève une question cruciale : pourquoi et comment cette loi a-t-elle eu des effets drastiques sur les violences faites aux femmes blanches tout en augmentant parallèlement les crimes envers les femmes noires ? Pourquoi, alors que cette loi fait appel à des catégories universelles comme « la femme », les femmes noires subissent encore plus de dommages ?

Ce n’est visiblement pas un plan délibéré de la part de féministes blanches qui se désolent tout autant de ce résultat plus que contrasté…Des études permettent de comprendre l’augmentation de la violence « raciste » et « genrée », dont l’article de Márcia Nina Bernardes La race de la violence de genre : analyse de la loi brésilienne contre la violence domestique.
Selon la chercheuse et théoricienne féministe, la loi LMP aurait provoqué une augmentation des violences contre les femmes noires car, dans l’imaginaire collectif, ces dernières ne correspondraient pas au stéréotype accepté de « la femme » et la loi ne s’appliquerait donc pas à leur cas. Selon Maria Lugones, une autre théoricienne féministe, dans son article « Vers un féminisme décolonial », la classification coloniale entre humains et non-humains aurait encore des répercussions aujourd’hui. En effet pour Lugones, seuls les colonisateurs avaient un genre, les colonisés eux étant jetés dans une définition sémantique vague et non-genrée. Il est notamment notable de constater que lorsque les femmes blanches appelaient dans la rue leur droit au travail, les femmes noires ou indigènes travaillaient depuis des décennies dans les champs, les exploitations coloniales ou les rues. La femme de couleur n’aurait donc jamais subi ces stéréotypes d’impératif de chasteté, de fragilité et de confinement à la maison comme l’histoire des femmes blanches. L’imaginaire fait alors de ces femmes noires des « mulâtresses », travailleuses infatigables et fortes physiquement. Tout l’inverse du canon de la fragilité féminine, incorporé dans le terme universel « la femme », encore très présent dans les mentalités patriarcales Brésiliennes.

« … nous [femmes noires] faisons partie d’un contingent de femmes, probablement majoritaire, qui (…) n’ont rien compris quand les féministes se sont mises à dire que les femmes devaient sortir dans les rues et travailler ! ».

Sueli Carneiro

Conclusion

Ainsi le féminisme, fort de certaines avancées au Brésil, semble encore faible face aux subtilités de la société post-coloniale, métisse et complexe. Les questions de genre ne sauraient se clarifier sans une compréhension détaillée du racisme structurel. Nous pouvons toutefois nous rassurer de voir une telle couverture médiatique de l’affaire et l’effarement palpable de certaines institutions juridiques et Etatiques. Le juge ainsi que l’avocat de l’agent des footableurs (accusé) vont tous deux faire l’objet d’enquêtes. En attente de la suite…

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