« Pas de plan, c’est le meilleur plan ! »

 

Shounta est un ange venu d’une autre planète mais il ne le sait pas encore. Il vivait entre son camion et son bateau en Bretagne. Il se nourrissait principalement de la récup’, lavait ses fringues aux robinets publiques et a développé un art culinaire hors du commun dans les squats. C’est un bon bricoleur, un homme aux doigts de fée. Ses cheveux piquetés en soleil autour de sa tête rajoutent de la consistance au personnage. Il est mon compagnon de voyage pour le bateau-stop et vient, à cet instant précis, de décrire l’état d’esprit dans lequel je m’applique à vivre ces derniers temps. Pas de plan. Rien de fixé. Que quelques petits trésors à aller visiter par-ci par-là. Des gens à rencontrer dont on m’a gribouillé en vitesse le nom sur une serviette en papier : « Tu vas à Portmouth en Dominique et tu demandes Friday, tu lui dis que tu viens de ma part. Tu verras, tu demandes aux habitants de la ville ils t’indiqueront sa maison, tout le monde le connaît ! ». Je ne suis pas encore de l’autre côté du continent que j’ai déjà trois points de chute en Martinique, un en Dominique et un en Guyane. J’arrive à Antingua, mais maintenant je ne me fais plus de soucis !

 

Je suis partie avec 2000 euros au cas où. Pour toit je n’ai qu’un hamac et la ramure des arbres. Mes motivations principales sont Marcher-Rencontrer-Apprendre. Vaste programme. Je ne sais pas pour combien de temps je vais vivre sur la route. Je ne sais pas encore vraiment où je vais. Ce n’est pas un territoire que j’ai choisi, c’est avant tout un mode de vie. Pour moi le voyage est le meilleur moyen pour se frotter à la vie. Le voyageur se frotte contre la roche, contre le ciel, il se frotte à lui-même. Quand il se réveille, sa tête se cogne au plafond des étoiles. Le voyage est un art brut ; parfois brutal, on ne peut y échapper. Un corps à corps avec la vie. Le voyageur s’effrite, parfois il se débarrasse de ses peaux mortes, ses veines prennent la couleur du monde dans lequel il évolue, il devient petit à petit un caméléon à la beauté remarquable. Si l’on me demandait un jour de dessiner un voyageur je m’inspirerais de ces couches sédimentaires que l’on voit peintes de toutes les nuances qui existent. Un corps incrusté de cristaux, de quartz, dont les couches se superposent des couleurs de la terre. Car c’est à travers le corps que le voyageur vit. Le voyage n’est pas une notion uniquement géographique, c’est une notion corporelle avant tout. C’est par le corps que l’on comprend le monde et c’est par le corps que l’on devient. Notre relation intime avec le monde passe par notre chair même, les éléments avec lesquels on vit s’inscrivent sur notre peau, les gestes se marquent dans nos muscles, nos pupilles se colorient du regard des autres.

 

En tant que voyageuse j’aime à imaginer mon corps comme la matière sur laquelle s’inscrit la poésie des Univers que je traverse ; les muscles alertes, le monde à fleur de peau. Je comprends tellement ces bras sur lesquels serpentent des bijoux fantastiques, ces cheveux colorés des feuilles de l’automne, l’encre que l’on verse à flot des signes de l’horizon comme pour indéfiniment essayer de créer des liens entre notre corps, le ciel et la terre ; comme si la peau voulait boire le monde dans lequel elle vit, comme si l’esprit voulait donner une deuxième vie à l’être. Si l’on prend le temps, notre corps respire la terre sur laquelle nous marchons. C’est là pour moi tout l’intérêt du voyage, marquer mon corps des éléments, marquer mes paupières des êtres que je rencontre.

 

C’est pareil pour l’écriture. Je la laisse m’envahir. Il faut d’abord que je m’imprègne des couleurs, des odeurs, des sons, des regards que je rencontre. Il faut d’abord qu’elle soit corps, qu’elle fasse corps. Je laisse les cordes de ma peau vibrer au rythme de ce qui m’entoure. Il faut du temps. Puis, soudain, sans prévenir, les choses viennent toutes seules ; les muscles se détendent, les mots sortent, l’atmosphère apparaît. Et là, je peux écrire. Je ne force pas, c’est comme si c’était inscrit dans le corps, dans la chair et que ça ne demandait qu’à sortir.
L’écriture a pour moi un pouvoir hors du commun. Je m’accroche à elle pour réaliser l’extraordinaire de chaque moment et souligner la singularité de chaque instant.
Voici donc pourquoi j’entame ce récit, parce que pour moi écrire c’est aiguiser cet œil méditatif qui amplifie les plus beaux détails de l’existence.
De l’apparent chaos, l’écriture égraine chaque détail pour les composer en une symphonie parfaite et harmonieuse.

 

L’écriture est celle qui me pousse à partir à l’aventure, elle est un merveilleux prétexte pour voguer sur des eaux non usées et pour provoquer des rencontres. L’écriture est l’un de mes plus beaux destriers sans lequel je ne pourrais aller aussi loin.

Ninon

Ninon

Auteur

Passionnée d’écriture, de voyage et d’anthropologie j’ai tenté de réunir ces passions en ce même lieu : la gazette des anthroposages.
Ce site se donne pour mission de vulgariser l’anthropologie et d’utiliser ses outils pour la compréhension de l’actualité. Toutes les contributions d’ethnologues professionnels ou amateurs sont bienvenues, je les étudierai avec beaucoup d’attention !
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