David Puaud, 2018, « Un monstre humain ? Un anthropologue face à un crime « sans mobile » », La Découverte

Ecrit par Sarah Jousmet

Dans cet ouvrage étonnant à la couverture semblable à celle d’un roman policier, David Puaud apporte une analyse anthropologique au sinistre fait divers dont il est témoin lors de son activité d’éducateur de rue dans la ville de Châtellerault. Josué Ouvrard, l’un des jeunes qu’il suit en tant qu’éducateur, se voit inculper pour le meurtre extrêmement violent et sans mobile manifeste d’un auto-stoppeur de quarante-cinq ans. Les recherches qu’il expose dans ce livre résultent d’une enquête de terrain s’étendant sur une dizaine d’années durant lesquelles David Puaud travaillera autour de la question de la décontraction du tissu ouvrier pour son master à l’EEHSS, puis sur les enjeux symboliques et identitaires du procès d’accise lors de sa thèse.

L’auteur s’attele ici non pas à « analyser les conditions de production de la violence criminelle d’une partie de la jeunesse issue des quartiers populaires » mais à proposer, par le biais d’une rigoureuse ethnographie, une « reconstruction de la trajectoire sociale de Josué » afin d’essayer d’en saisir les mobiles, inexistant de prime abord, de ce « crime injustifiable ». C’est un livre émotionnellement chargé, la difficulté à lire l’horreur des actes commis par Josué et son complice est allégée par la syntaxe claire de l’auteur, qui rend l’ouvrage fluide et accessible, et cela sans en simplifier les problématiques qu’il soulève. L’élogieuse préface de Michel Agier laisse place à la narration du crime « monstrueux », David Puaud s’applique à retranscrire minutieusement les moments forts du procès dont il est également acteur. S’en suit une dense ethnographie du lieu de vie de Josué, la « galère ambiante » des quartiers ouvriers aux ethnies plurielles qui souffrent de la désindustrialisation du pays. L’auteur fournit un colossal travail de recherche sur la vie de Josué, un cercle familial violent, une exclusion sociale, un dialogue coupé avec des services sociaux qui contribuent à l’enfoncer dans une définition de cas social, sa marginalisation, le cercle de la violence… Conscient de la difficulté, voir de l’impossibilité de la tache, Puaud définit son enquête ethnographique de « légende » par « l’équivoque du fictif et du réel » qui s’y produit. Il va également s’intéresser à la réception de la macabre nouvelle dans les quartiers de Josué, le « spectre de la violence », la déshumanisation de celui-ci relayé au rang de monstre humain. En s’appuyant sur les travaux de Foucault, Puaud va s’intéresser au « rôle symbolique de la figure du monstre dans nos sociétés contemporaines ». Tout au long de cet ouvrage, l’auteur reste prudent sur son entreprise qui ne réside nullement dans l’intention d’excuser les actes de Josué par le biais de l’analyse anthropologique. Pour Puaud il s’agit de « comprendre sans juger » et non de « comprendre pour excuser » le parcours de Josué qui, si lugubre soit-il, est révélateur d’enjeux sociaux et culturels beaucoup plus vastes. Son oeuvre pousse le lecteur dans ses retranchements, repoussant les limites de l’affect, qui comme l’auteur, se voit partagé dans l’ambiguïté des sentiments que le sujet procure. L’attraction pour ce lugubre fait divers se heurte à l’épouvante et le rejet dans cet ouvrage ethnologique qui n’a pourtant rien du roman policier.

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